Homélie du Jeudi Saint, messe de la Cène - 29 mars 2018

C’est l’époux qui lave les pieds!

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C’est curieux les pieds. Ils nous permettent de nous tenir debout, de marcher, d’aller les uns vers les autres. Ils sont notre contact avec la création et nous permettent d’être des messagers de paix et de joie. Voilà pour leur beauté ! (cf. Is 52, 7 ; Na 1, 15). Grâce à eux, notre vie peut être un sacrifice de bonne odeur (cf. 2 Co 2, 14-15). Voilà leur vocation ! Mais depuis le péché originel, ils sont devenus la cible du serpent (cf. Gn 3, 15). Blessés par son venin, nos pieds servent alors à nous imposer, à écraser, à fouler la dignité des plus faibles. C’est peut-être pour cela qu’il leur arrive de sentir mauvais au point de nous faire honte. Mais c’est aussi ainsi qu’ils peuvent être le symbole de notre humanité faite pour Dieu et l’amour, pourtant trop souvent marquée de la noirceur et de l’odeur du péché.

On comprend ainsi l’obligation de se laver les pieds avant de pénétrer dans le Sanctuaire (cf. Ex 30, 19). À travers ce geste, l’homme pouvait symboliquement se présenter pur devant Dieu. On pouvait le faire pour soi-même ou le demander à un esclave non juif. Un païen ne serait pas plus souillé qu’il ne l’était déjà et tant pis s’il était incommodé. Ce qu’on lui demandait, c’était de permettre à chacun de se tenir sans honte devant Dieu ou devant les hommes. Jésus pose ce geste ce soir. Il prend la place de l’esclave païen et on doit comprendre la stupéfaction des disciples, le retrait de Pierre. Mais il faut aller plus loin. En effet, au moment où il commande à ses disciples de devenir eux aussi des laveurs de pieds, il leur précise : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples » (Jn 13, 35). Et encore : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis » (Jn 15, 15). Ce geste n’est pas technique, rituel.

C’est un geste d’amour, de cet amour qui, au temps des Patriarches, avait poussé la femme de Joseph à réclamer le droit d’être la seule à laver les pieds de son mari. Elle disait que, étant devenus une seule chair par le mariage, les pieds de Joseph étaient en quelque sorte les siens. Elle en prendrait soin comme on prend soin de son propre corps, les laverait, les parfumerait (cf. Joseph et Aseneth, 20, 1-5). Joseph pourrait ainsi toujours se tenir « sans honte ni trouble au visage » en regardant Dieu (cf. Ps 33, 6). Et depuis, il y avait une exception en Israël : une femme pouvait laver les pieds de son époux.

Il y a peu une femme a baigné les pieds de Jésus de larmes et de parfum (cf. Lc 7, 36-50). Elle se savait indigne, elle se débattait dans le sang de son péché (cf. Ez 16), en avait honte. Elle criait son désir d’être sauvée. Elle n’était pas l’épouse de Jésus et ne prétendait pas l’être. Elle prenait juste la place de l’esclave païenne, mais son geste était prophétique. Car cette femme allait donner au geste de Jésus toute sa signification. Elle était la figure de notre humanité. Cette femme, c’est vous, c’est moi, c’est l’Église. Sa situation – elle est juive – renvoie au mystère de la Révélation de Dieu qui parle d’Israël comme d’une épouse infidèle. C’est pour elle (cf. Ep 5, 25), c’est-à-dire pour vous, pour moi que Jésus va se livrer.

Jean-Baptiste avait parlé de lui comme de l’époux (cf. Jn 3, 29). Et Jésus lui-même, qui avait accompli son premier signe lors de noces à Cana (cf. Jn 2) signifiant qu’il accomplissait l’oracle d’Isaïe : « Ton créateur sera ton époux » (cf. Is 54, 5). Ainsi, ce soir, s’il prend la place du serviteur, il prend aussi celle de l’époux qui regarde son épouse, l’Église, et veut qu’elle soit resplendissante, sans tache, sainte et immaculée (cf. Ep 5, 25-29). Il sait son incapacité et il va donc lui-même la soigner. Il va laver ses pieds à travers ceux des disciples. À travers ce geste, il vient pardonner comme seul Dieu peut le faire.

Il reconnaît ces pieds comme les siens et, dans quelques heures, le mal qui les frappait sera cloué sur la Croix, vaincu. À la Résurrection, ils nous seront rendus transfigurés et retrouveront leur vocation première (cf. Rm 10, 15). Comme une réponse à Pierre, il lavera par son sang les mains qui s’étaient saisis du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (cf. Gn 3, 6-7). Il nous les rendra au jour de Pâques, marquées des clous, pour qu’elles soignent, relèvent et lavent les blessures de notre prochain. Il fera de même avec la tête qui voit et connaît. Couronnée d’épines, elle saisira la connaissance qui surpasse toute connaissance, celle de son Amour (cf. Ep 3, 19).

Ce soir, Jésus ne lave que des pieds, car tout repose sur eux, dans notre vie spirituellement charnelle. Il est le serviteur qui nous donne l’exemple. Il est le Maître, c’est-à-dire Dieu qui seul peut laver, pardonner, purifier (cf. He 9, 12-14). Il nous recrée. Il est l’Époux qui se donne à nous pour que nous soyons changés en lui. Il prend notre corps blessé, il porte nos infirmités (cf. Mt 8, 17), et nous donne le sien dans un échange admirable. Il nous livre son corps et son sang qui sont source de vie (cf. Jn 6, 53). Il se donne à nous, pour que nous soyons changés en lui. Il nous donne ainsi notre vocation qui est d’être épousé par lui, de tout partager avec lui, de demeurer en lui comme il demeure en nous (cf. Jn 6, 56).