Homélie du 3e DO - 24 janvier 2016

Cette parole, aujourd’hui

par

fr. François Daguet

« Cette parole que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. »

Et nous, comment recevons-nous cette parole de Jésus prononcée il y a 2000 ans environ ? Comme le récit d’un épisode de sa vie, d’une belle histoire ? Non, nous aussi, il faut que nous l’entendions pour aujourd’hui. Cette Bonne nouvelle annoncée aux pauvres que nous sommes, ce temps de bienfaits accordés par le Seigneur, c’est aujourd’hui qu’ils s’accomplissent.

Nous avons un mal fou à entrer dans le temps de Dieu, et c’est bien normal : « Fais nous savoir comment compter nos jours » dit le psalmiste. Car nous sommes inscrits dans le déroulement linéaire du temps et de l’histoire qui l’accompagne. Nous naissons, nous vivons, nous mourons. Nous vivons le jour présent entre hier et demain, nous avons beaucoup de mal à vivre au présent, tant nous nous projetons sans cesse entre le passé, heureux ou malheureux, et l’avenir, toujours espéré heureux. Le cycle des saisons, avec son mouvement cyclique, ne fait que s’inscrire au sein de ce grand mouvement linéaire qui semble nous emporter. Πάντα ῥεῖ, « tout coule », tout passe, disait Héraclite.

Or, avec le Christ, tout est changé. En apparence, rien n’a changé. Depuis 2000 ans, tout semble s’écouler comme avant. En réalité, le temps est transformé, de l’intérieur, par l’entrée de Dieu dans le temps. Le Verbe de Dieu, qui prend chair en Marie, est et demeure éternel. En s’incarnant, en assumant une nature humaine, il entre dans le temps. L’éternité de Dieu vient assumer le temps des hommes, et par là le transformer. Cette transformation du temps est aussi cachée que l’était le Fils de Dieu dans l’humanité de Jésus. Seule la foi a fait reconnaître la présence de Dieu dans l’humanité de Jésus : « Bienheureux es-tu Simon… » De même, seule la foi nous fait découvrir combien le temps, notre temps, notre histoire, est changé par la présence du Christ.

Ce qui est changé, c’est que l’éternité de Dieu assume le temps, assume chacun de nos instants au présent de leur donné, et cela parce que Dieu est entré dans le monde créé. Chacun des gestes, des actes, des paroles de Jésus a été posé, proféré par une personne divine et ainsi, ce qui s’est réalisé dans le temps, il y a 2000 ans environ, est investi par l’éternité de Dieu et, par là, est contemporain de tous les instants du temps. En et par Jésus, Dieu éternel est actuellement présent à tout instant du temps, il pénètre en quelque sorte le temps de l’intérieur. Si bien que chaque jour devient un aujourd’hui de Dieu. Dieu ne connaît pas de passé ou d’avenir, il est un éternel présent, un éternel aujourd’hui. Jésus, en venant dans notre monde, parmi nous, fait de chaque jour, dans son écoulement linéaire, un aujourd’hui de Dieu. C’est cela, le temps du chrétien.

Cela est essentiel pour approcher ce que nous allons vivre et célébrer ensemble dans quelques instants : l’eucharistie du Seigneur et de l’Église. Que célébrons-nous ? La mémoire d’un événement qui s’est passé il y a 2000 ans, la Cène du Seigneur ? Non, nous célébrons un mémorial, ce qui est tout différent. Par la célébration de l’eucharistie, nous sommes rendus contemporains du mystère pascal du Christ, ou encore ce mystère est contemporain de notre célébration de ce jour. Croyez-vous que nous vivions quelque chose de moindre que ce que les Apôtres ont vécu lors de la Cène ? Non pas, car nous ne vivons pas autre chose, nous vivons l’unique Cène du Seigneur rendue actuelle par notre célébration, comme elle est présente à toute célébration en tout temps et en tout lieu. Lors de la Cène, toute l’histoire est convoquée et, si l’on peut dire, au présent.

Voilà ce que seule peut réaliser l’entrée de l’éternité de Dieu dans le temps historique des hommes. Méditant cela, Jean-Paul II, dans sa dernière encyclique, écrivait : « Penser à cela fait naître en nous des sentiments de grande et reconnaissante admiration… Cette admiration doit toujours pénétrer l’Église qui se recueille dans la Célébration eucharistique » (L’Église vit de l’eucharistie, n° 5). C’est aujourd’hui que le Christ nous sauve, qu’il nous attire à lui, pour nous donner sa vie. Faisons l’effort d’entrer dans l’aujourd’hui du Christ, sans nous laisser prendre par l’écoulement du temps du monde. Ce n’est pas si facile, si spontanément nous retombons.

Dès maintenant, notre vie a vocation à être une succession des aujourd’hui de Dieu, qui transcende passé et avenir. On voit parfois afficher dans les sacristies, à l’intention du célébrant, cette belle invitation : Célèbre cette messe comme si c’était ta première messe, ta dernière messe, ton unique messe. Mais cela vaut pour tous les participants à l’Eucharistie. Cela vaut pour chacun de nous aujourd’hui. Le jour le plus important de notre vie, c’est aujourd’hui.

Voilà comment nous devons vivre le temps de notre vie terrestre jusqu’à notre entrée dans la gloire. La vie éternelle ne connaît plus le temps, elle est un perpétuel présent parce qu’elle est la plénitude de la vie. Et voilà pourquoi vivre de l’eucharistie c’est anticiper la vie éternelle.

C’est aujourd’hui que cela s’accomplit.

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