Homélie du 34e Dimanche du T.O. - 20 novembre 2016

Le Christ, roi de l’univers

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

Cette année C, la liturgie ne nous donne pas à contempler le triomphe final du Christ, son retour glorieux ou son Jugement dernier, mais elle nous met en présence du moment où sa royauté a été instaurée dans les conditions les plus paradoxales qui soient. Dans la première lecture nous avons vu David acclamé par les tribus d’Israël, reconnu comme roi. Or voici que Jésus, qui accomplit les promesses messianiques faites à David, est rejeté, condamné comme un malfaiteur, crucifié à un poteau d’ignominie, tourné en dérision. Comme le disent les prêtres au pied de la croix, comme le dit le mauvais larron  : « Si tu es le Messie, sauve-toi toi-même » (Lc 23, 27. 29). Quel échec au plan humain ! C’est ainsi que tous l’ont ressenti, y compris les apôtres qui d’ailleurs avaient déguerpi dans le Jardin des Oliviers lors de l’arrestation de Jésus.
Et voici que Jésus va être reconnu comme roi par un larron, le bon larron. Reconnu comme roi alors que rien, aucune gloire humaine, ne se manifeste dans ce supplicié moqué et abandonné de tous. Or c’est là que Jésus établit sa royauté. Hier soir, dans le beau sermon que nous avons lu aux Vigiles, saint Jean Chrysostome disait  : « Je le vois crucifié et je le reconnais comme roi, car c’est le propre d’un roi que de donner sa vie pour ses sujets. » Certes, quelques très bons rois l’ont fait, de manière héroïque, mais ce que fait Jésus va infiniment plus loin. Comme dit saint Paul, « donner sa vie pour un homme de bien, somme toute, c’est compréhensible » — c’est ce qu’a fait saint Maximilien Kolbe en prenant la place d’un père de famille dans le bunker de la faim et de la soif à Auschwitz — « mais, continue saint Paul, la preuve que Dieu nous aime c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions ennemis de Dieu » (Rm 5, 7-8).
Le Christ nous a aimés alors que nous étions ses ennemis, c’est ainsi qu’il a été sur la croix jusqu’au bout de l’amour  : « Ayant aimés les siens, il les aima jusqu’à la fin » (Jn 13, 1). D’ailleurs c’est avec ce même terme à la bouche qu’il expire sur la croix en disant ce que l’on traduit par « tout est accompli » (Jn 19, 30) et qui en grec veut dire précisément « la fin est atteinte ». Il nous a aimés jusque-là. Il n’est pas devenu notre roi — comme lui suggérait le démon lors des tentations au désert au seuil de son ministère public — en satisfaisant nos besoins humains (tentation des pierres à transformer en pains), ni par le pouvoir politique (tentation des royaumes de la terre dont Satan dit avoir la domination), ni surtout par la séduction religieuse, suprême tentation du haut du pinacle du Temple (cf. Lc 4, 2-13)  : « Jette toi, les anges te ramasseront et le peuple sera obligé de te reconnaître pour ce que tu es »… Non Jésus devient notre roi en descendant dans notre péché et en le prenant sur lui. C’est la royauté la plus universelle que l’on puisse imaginer, aussi vaste que la condition pécheresse de l’humanité.
La royauté sur la création comme œuvre divine, il l’avait depuis toujours comme Verbe créateur. Elle était sienne, de naissance, de par son engendrement éternel comme Fils unique de Dieu. En revanche, la royauté sur nos libertés révoltées, car c’est de cela qu’il s’agit, la royauté sur notre mauvaise volonté, il devait l’acquérir comme Rédempteur. Pour cela, il fallait qu’il descende dans la condition humaine et, comme dit saint Paul, qu’il soit « fait péché pour nous » (2 Co 5, 21), pour que le Royaume de Dieu puisse alors venir, non par le pouvoir et les séductions du monde, mais de l’intérieur du cœur, de plus profond que notre péché. C’est pourquoi Jésus compare son Royaume à une graine de sénevé, la plus petite des semences, ou à un petit enfant, c’est-à-dire à quelque chose qui entre très petitement, très humblement, dans le cœur de l’homme. Le Royaume de la Rédemption est le secret de Dieu, et saint Thomas d’Aquin dit que Dieu a mis plus de sagesse et de puissance pour convertir nos libertés que dans toute la création du cosmos matériel. Dans cette miséricorde qui non seulement pardonne mais convertit de l’intérieur la liberté de l’homme, Dieu notre Père a manifesté suprêmement sa puissance.
Quelle purification par rapport à toutes les connotations mondaines que peut nous suggérer le titre de roi ! Jésus est roi, comme le dit d’ailleurs l’écriteau placé au-dessus de sa tête, au moment et à partir de la croix. C’est là que sa royauté de Rédempteur est proprement instaurée. Le signe de cela c’est que ce larron qui le reconnaît dans cette étrange royauté — et ce n’était pas rien de reconnaître le Messie en ce supplicié rejeté et moqué par tous — sera le premier à être introduit dans le paradis de Dieu notre Père. Non pas dans le paradis de l’Éden, quitté à jamais, mais dans la vision et la gloire de Dieu.
L’Église a choisi pour la messe commémorant la dédicace d’une église l’évangile de Zachée. En entrant chez Zachée, en transformant le cœur du publicain, Jésus fait de sa maison le mystère de l’Église. L’Église de la Rédemption, l’Église des pécheurs qui sont en train d’être sauvés. Dans le bon larron nous avons la première réalisation de l’Église triomphante, de l’Église de la gloire. C’est à ce « pauvre diable » que Jésus sur la croix promet le paradis « aujourd’hui » (Lc 23, 43). Les autres, les justes antérieurs à lui, il ira les chercher en sa descente aux enfers dans la nuit de Pâques. Le bon larron c’est aujourd’hui qu’il va inaugurer le paradis des hommes. Cet aujourd’hui du larron, c’est aussi notre aujourd’hui. C’est dans la mesure où nous donnons dès maintenant au Christ toute notre misère et toute notre insuffisance que le Christ peut régner sur nous, établir son royaume qui est, comme le dit la préface de cette solennité, « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix ». Ce n’est pas un royaume à la manière de ce monde (cf. Jn 18, 36). Ne nous étonnons pas de ce que le Royaume du Christ aujourd’hui encore dans ce monde souffre contestation, violence, moquerie. C’est normal, car « le disciple n’est pas au-dessus de son maître » (Jn 15, 20). Tant que tout n’est pas achevé de l’œuvre de Dieu, le Royaume de Dieu est un royaume humilié, comme le Roi lui-même l’a été. Ne nous hâtons donc pas de lui coller une gloire mondaine sous prétexte d’anticipation de la gloire à venir. La croix est la porte de la gloire et le fondement du Royaume de Dieu, et il n’y en a pas d’autre. Accueillons le Christ couronné d’épines comme notre Roi.