Homélie du (24 avril 2016)

Comme je vous ai aimés…

par

fr. Henry Donneaud

Il y a des paroles de Jésus qui semblent claires et sont en fait complexes. Il y a d’autres paroles de Jésus qui semblent obscures, et sans lesquelles pourtant on ne peut pas comprendre les paroles qui semblent claires.
Dans l’évangile que nous venons d’entendre, il y a au moins une parole claire que tous ici pensons avoir compris — si du moins nous avons été attentifs: Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres (Jn 13, 34). Qui, ayant bien écouté, n’aurait pas compris? Jésus nous invite à aimer: quoi que plus simple à comprendre, sinon à mettre en œuvre.
Mais juste avant, comme pour introduire cette parole d’apparence si simple, il prononce deux paroles nettement moins claires:

Il vient d’avertir les disciples: Mes petits enfants, je n’en ai plus pour longtemps à être avec vous; là où je vais, vous ne pouvez venir (Jn 13, 33). Que veut-il dire? Quel est ce lieu où il va et où les disciples, et nous avec eux, ne pouvons pas venir? Judas vient de quitter le repas pour aller livrer Jésus; Jésus sait que sa passion est désormais toute proche, et qu’il s’avance vers la souffrance et vers la mort: pourquoi dit-il cela? Aller vers la souffrance et vers la mort, toute personne en est capable, hélas. Rien de difficile en cela. C’est, tôt ou tard, notre lot commun. Pourquoi les disciples ne pourraient-ils pas eux aussi aller vers la souffrance et vers la mort?

Plus étrange, encore, la parole qui a précédé, en introduction à tout ce dernier discours de Jésus, juste après la Cène: Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié et Dieu a été glorifé en lui (Jn 13, 31). Que parmi nous lèvent la main ceux qui pensent avoir compris cette parole, ou tout simplement l’avoir retenue. Quel amoncellement de mystère dans cette parole que nous livre Jésus aujourd’hui. On peut penser que la glorification de Jésus, ce sera sa résurrection. Mais alors pourquoi Jésus n’emploie-t-il pas un futur: Le Fils de l’homme sera glorifié, mais un passé composé: a été glorifié? La passion débute à peine: comment Jésus proclamerait-il déjà sa résurrection? Et si l’on veut bien admettre que le Père glorifiera Jésus en le ressuscitant, comment imaginer que le Fils a déjà glorifié le Père, avant même de mourir? Et quelle gloire pourrait s’ajouter à celui qui, de toute éternité, est le Père tout puissant, le Dieu de la gloire infinie? Qu’est-ce que peut bien signifier cette mystérieuse parole de Jésus: Et Dieu a été glorifié dans le Fils?

Grande pourrait être la tentation de laisser de côté ces paroles compliquées, de n’en rien dire, de nous contenter des paroles les plus claires, les plus sympathiques, celles que l’on pense pouvoir retenir et essayer de mettre en pratique: Aimez-vous les uns les autres. Et pourtant, même ces paroles claires ne sont pas si simples. D’abord, Jésus nous parle d’un commandement nouveau: Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres. En quoi ce commandement serait-il nouveau? Il se trouve en toutes lettres dans l’Ancien Testament: Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lv 19, 18). On en trouverait facilement l’équivalent dans l’islam, dans toutes les grandes religions et sagesses du monde. Rien de très nouveau. L’amour n’est pas le monopole des chrétiens.

C’est ici que vient nous éclairer l’autre parole de Jésus, celle qui précède immédiatement: Là où je vais, vous ne pouvez venir. Vous croyez savoir ce qu’est l’amour, vous croyez être capables d’avancer sur le chemin de l’amour… Moi, je vous le dis: vous ne savez pas aimer, vous n’avez pas la force d’aimer vraiment. Vous croyez savoir ce qu’aimer veut dire, à la manière des hommes, mais vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout du chemin de l’amour parfait. Voilà pourquoi Jésus précise soigneusement: Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. Non pas comme vous croyez savoir aimer, mais comme je vous ai aimés, sur le chemin d’un amour où vous ne pouvez pas venir par vous-mêmes.

Jésus, lui, entre dans sa passion, il s’engage sur le chemin de l’amour qui va jusqu’au bout, de l’amour gratuit, total, inconditionnel, l’amour des pécheurs, des ennemis, de ceux qui ne méritent pas d’être aimés. Ce chemin, à cause du péché qui nous colle à la peau, nous est impraticable. Nous ne pouvons pas y aller; nous n’avons pas la force d’y marcher jusqu’au bout. Nous aimons un peu, jamais beaucoup. Nous aimons pour un moment, jamais très longtemps. Notre amour est comme une brume du matin, sentiment volatile qui se dissipe rapidement. Un jour j’aime ma femme; le lendemain je ne l’aime plus, alors j’en change, j’en prends une autre, tant pis pour les enfants. Nous aimons certaines personnes, celles qui nous émoustillent ou nous valorisent. Mais que se présente un étranger, un inconnu qui ne nous ressemble pas, un pauvre qui appelle, un malade dans le besoin, alors nous n’avons pas le temps ni les moyens, et détournons le regard. Ne parlons pas d’un ennemi, d’une personne qui nous a blessé: nous l’écartons, à supposer que nous ne la détestions pas. Voilà comment nous croyons aimer. Voilà comment nous sommes incapables d’aller où va Jésus, sur le chemin de l’amour véritable, de la vraie charité, celle qui donne tout et se donne à tous, gratuitement, celle qui ne passe pas.

Sur ce chemin de l’amour véritable, seul Jésus a pu aller jusqu’au bout, pour mener le combat de l’amour parfait, le seul amour assez puissant pour ouvrir les portes de la vie, de la vie éternelle, le combat qui, en nous sauvant, nous rend capables d’aimer comme lui et d’entrer dans la vie qui ne finira jamais.

D’où vient donc cette force unique et toute puissante de l’amour en Jésus? Quelle en est la source, autant que le terme? C’est ici que nous éclaire la première parole de Jésus, la plus obscure: Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en lui. Nous avons remarqué cet étrange verbe au passé: Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié. Que signifie ce passé, alors que la souffrance, la mort et la résurrection de Jésus sont encore à venir? Cette gloire, par laquelle le Père a glorifié le Fils et le Fils glorifié le Père, c’est l’amour tout puissant qui brûle éternellement au cœur de la sainte Trinité et qui maintenant se révèle dans la personne humaine de Jésus. C’est l’amour de Dieu en tant qu’il vient resplendir dans notre nature humaine, la renouveler et la guérir de l’intérieur, la rendre capable d’aimer comme aiment éternellement les personnes de la sainte Trinité.

Dès lors que le Verbe est entré dans notre humanité en la partageant, dès lors que Jésus entre par obéissance sur le chemin de l’amour parfait et rédempteur, la victoire est comme déjà remportée, car notre nature humaine, jusqu’alors blessée, diminuée, recroquevillée sur elle-même, incapable d’aimer vraiment, redevient capable de vivre et d’aimer comme Dieu vit et aime. Même si Jésus doit encore subir en sa chair et en son âme l’extrême de l’humiliation et de la souffrance jusqu’à la mort, déjà l’amour de Dieu triomphe en lui, car en lui la nature humaine redevient capable de l’amour véritable. Dans la chair humaine de Jésus entrant dans sa passion, resplendit déjà la toute-puissance d’amour du Père qui aime son Fils et nous aime en lui, du Fils qui aime son Père à la perfection en se livrant par obéissance pour notre guérison.
Dans nos amours humaines, toute victoire est en fait déjà une défaite programmée, à cause des étroitesses de nos cœurs incapables d’aimer vraiment, toujours déjà vaincus par la perspective d’une mort inéluctable. Dans l’amour de Dieu, au contraire, la défaite de la passion et de la mort de Jésus est déjà victoire définitive. Pourquoi? Parce que dès que, par amour pour nous, il s’avance à la rencontre de notre péché et de notre mort dans la faiblesse d’une chair humaine, Jésus a déjà transformé et transfiguré notre nature humaine, la rendant capable d’aller jusqu’au bout de l’amour, et allant effectivement, en elle, jusqu’au bout de l’amour, d’un amour tout-puissant qui nous régénère pour autant que nous l’accueillons par la foi.

Car désormais, par la force de l’Esprit Saint qui répand en nos cœurs la vie du Ressuscité, nous sommes rendus capables, dans la foi, d’avancer sur ce chemin de l’amour parfait; nous sommes rendus capables, par notre union à Jésus, d’aimer comme lui, de porter des fruits d’amour comme lui: La gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit. Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimé. Demeurez en mon amour (Jn 15, 8-9). Lorsque nous demeurons unis à Jésus par la foi, peut commencer à se réaliser en nous ce que Jésus avait annoncé à Pierre, juste après le commandement de l’amour: Où je vais, tu ne peux me suivre maintenant; tu me suivras plus tard (Jn 13, 36).

Nous comprenons alors, frères et sœurs, combien il serait illusoire et ruineux d’opposer, dans la bonne nouvelle de l’Évangile, le commandement de l’amour et la foi en la résurrection de Jésus. Comme si nous pouvions pratiquer l’un sans accueillir la seconde. Comme si nous pouvions aimer vraiment sans nous laisser recréer par l’Esprit du Ressuscité, comme si nous pouvions avancer sur le chemin de l’amour parfait et de la vie éternelle sans demeurer en Jésus, sans nous laisser unir toujours plus étroitement à lui qui nous unit à l’amour du Père. C’est le dangereux mirage d’un humanisme sans Dieu et sans Christ que le monde veut faire briller à nos yeux aveuglés, en nous faisant croire que l’amour, principe abstrait et désincarné, suffit à tout. En nous faisant oublier les étroitesses et les maladies de nos cœurs humains radicalement fermés sur eux. Nous ne pouvons aimer vraiment, jusqu’au bout, que parce que nous savons que nous sommes aimés par le Père et que l’amour du Fils, notre sauveur, a été répandu en nos cœurs pour guérir et dilater nos cœurs, pour nous rendre capables d’aller là où il est allé le premier, sur le chemin de l’amour parfait et de la vie éternelle.

Oui, frères et sœurs, l’amour n’est pas un slogan abstrait et incantatoire, c’est une réalité, cette réalité de la chair de Jésus livrée pour nous parce qu’en elle resplendit la gloire de l’amour du Père. C’est cette réalité qui vient à nous, à chaque eucharistie. C’est cette réalité de l’amour que nous allons recevoir. Que cette réalité de l’amour de Dieu livrée pour nous et pour notre régénération transforme réellement nos vies, et que nous marchions résolument sur le chemin de l’amour parfait, gratuit, et total, celui-là même que Jésus nous a ouvert, l’unique chemin de la vie éternelle!

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