Homélie du 14 mars 2021 - 4e Dimanche du Carême

Comment tes yeux se sont-ils ouverts ?

par

fr. Jean-Baptiste Blandino

Le voilà qui sort du Temple sous la menace des pierres. En passant il voit cet homme aveugle de naissance. C’est Jésus qui le voit et s’approche. En effet, comment un aveugle de naissance, comment quelqu’un qui ne voit pas, comment quelqu’un qui est plongé dans les ténèbres pourrait-il aller à Jésus pour être guéri ?

L’aveugle de Bethsaïde avait été conduit à lui pour qu’il le touche, Bartimée, l’aveugle de Jéricho, avait entendu le raffut autour de Jésus entrant dans la ville et s’était écrié « Fils de David, prend pitié de moi. » Mais aujourd’hui, au milieu de la foule nombreuse venue pour la fête des Tentes, impossible d’aller à Jésus, impossible de savoir qu’il passe devant lui, alors c’est Jésus qui le voit et vient à lui ! « Car Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1 S 16, 7). C’est ainsi que commence notre long récit.

Avant d’agir, Jésus va répondre à la grande question qui agite les Apôtres : l’origine de la cécité de l’aveugle-né. — « Qui a péché ? » — « Ni lui, ni ses parents » (Jn 9, 2-3). La cécité de cet homme pécheur — pécheur comme tous les descendants d’Adam — n’est pas liée à un péché personnel mais elle est la conséquence du péché originel (cf. Rm 5, 12).

Par cette infirmité, Jésus va manifester en cet aveugle « les œuvres de Dieu » (Jn 9, 4) afin « que, par leur manifestation, il soit conduit à la connaissance de Dieu » (saint Thomas d’Aquin, Commentaire de l’Évangile selon saint Jean).

Comment les yeux de l’aveugle se sont-ils ouverts ? Jésus s’est abaissé jusqu’à terre et il a commencé par faire de la boue avec sa salive. Le voilà en train de modeler de nouveaux yeux avec la glaise. Après tout, n’est-il pas le Verbe de Dieu par qui tout fut créé (cf. Col 1, 16c et Ps 32, 6) ? « De même que le premier homme a été modelé à partir de la boue, de même il a formé les yeux de l’aveugle-né à partir de la boue » (saint Thomas d’Aquin, ibid.). Aussi le Verbe incarné vient-il lui façonner des yeux. Qu’utilise-t-il ? De la salive, c’est-à-dire sa divinité et de la terre, c’est-à-dire son humanité. « Le Seigneur a fait de la boue à partir du crachat et de la terre quand le Verbe s’est fait chair » (ibid.) car voici que le Seigneur vient faire toutes choses nouvelles (cf. Ap 21, 5).

Comment les yeux de l’aveugle se sont-ils ouverts ? Cette boue ne suffit pas : Jésus veut éprouver la volonté et l’obéissance de l’aveugle. Aussi l’envoie-t-il se laver à Siloé : un bain est nécessaire. Oui, un bain car le Christ ne lui a pas dit « va te rincer les yeux à la piscine de Siloé » mais « va te laver », va te laver tout entier ! « Et il revint voyant clair » (Jn 9, 7). Le bain de la régénération l’a illuminé. Ses yeux se sont ouverts, eux qui sont la lampe du corps.

Avec cette boue sur les yeux, notre aveugle est comme le catéchumène, il a la foi mais ne voit pas, il est encore dans les ténèbres du péché. Après s’être lavé, notre aveugle est comme un jeune baptisé, il est lavé de tout péché et il a la lumière de la foi.

Comment les yeux de l’aveugle se sont-ils ouverts ? Nous le savons maintenant. Le récit aurait pu s’arrêter là mais une fois n’est pas coutume, l’évangéliste nous rapporte les péripéties qui arrivent à notre aveugle guéri. Vous souvenez-vous qu’on s’est donné la peine de préciser que Siloé signifie « Envoyé » ? Certes, notre aveugle a été envoyé se laver mais plus encore — et il va vite le découvrir — il est envoyé témoigner à ses proches et aux Pharisiens des œuvres de Dieu, merveilles « que jamais on a ouï[es] dire » (Jn 9, 32) auparavant. En sortant de l’eau, l’aveugle de naissance voit clair comme le néophyte voit clair. « Autrefois ténèbres, maintenant dans le Seigneur [il est] lumière » (Ep 5, 8). Lavé de tout péché et ayant été illuminé par la foi, l’aveugle guéri comme le néophyte devient disciple du Seigneur, il comprend et confesse le mystère du Salut.

Comment les yeux de l’aveugle se sont-ils ouverts ? Devant un tel miracle, tous lui en demande l’origine. À ses proches, il confesse l’homme en disant : « C’est celui qu’on appelle Jésus » (Jn 9, 11) puis aux Pharisiens, il confesse l’homme de Dieu : « C’est un prophète » (Jn 9, 17), enfin, quand il retrouve providentiellement Jésus, il confesse le messie : « le Fils de l’Homme » (Jn 9, 35).

Or nul ne peut confesser que Jésus est Seigneur (cf. 1 Co 12, 3) s’il ne s’est manifesté à lui : — « Crois-tu au fils de l’homme, celui que tu vois, c’est lui qui te parle ? » — ‘Je crois, Seigneur, car tu m’as réveillé, moi qui dormais, tu m’as relevé d’entre les morts et tu m’as illuminé, toi la lumière du monde » (cf. Jn 9, 35-38 – Ep 5, 14).