Homélie du 23e dimanche du T.O. - 10 septembre 2017

Règlements de comptes? (sur Mt 18, 15-20)

par

fr. François Le Hégaret

« Eh ! tu as pris trop de chocolat. Maman a dit qu’on ne devait prendre qu’une barre de chocolat ! – Hier, toi tu en a pris deux ! – Je vais le dire à maman. Maman, maman, Paul a pris deux barres de chocolat ! – Ce n’est pas vrai, et elle hier elle en a pris deux aussi ! » Quelle joie doivent avoir les parents, après la lecture de l’Évangile que l’on vient d’entendre, de voir leurs enfants rivaliser dans la mise en pratique de l’Évangile. « Si ton frère vient à pécher, va le trouver seul à seul… S’il n’écoute pas, prend encore avec toi un ou deux autres… »

Sans remettre en cause la vie évangélique propre des enfants, vous convenez qu’il doit y avoir une autre manière de pratiquer l’Évangile que de cette façon. Quel appel nous adresse donc le Christ quand il nous exhorte à la correction fraternelle ? Et tout d’abord, est-ce que cela nous concerne vraiment ? On comprend ce qu’est la correction fraternelle entre époux, en famille, en communauté comme les dominicains, mais entre nous, entre chrétiens du XXIe siècle ? Un peu plus d’un mois après avoir prononcé les paroles que l’on vient d’entendre, Jésus entrera à Jérusalem pour donner sa vie, pour rassembler en un seul peuple ses disciples. C’est cette vie que nous avons reçu du Christ qui fait notre unité, et Jésus donne ici les moyens de la faire fructifier. La correction fraternelle manifeste donc le souci que nous devons avoir les uns des autres, parce que nous sommes un dans le Christ. Cela doit donc tous nous concerner.

Mais revenons aux choses importantes, aux deux barres de chocolat : dois-je râler ou non ? Dois-je être attentif à tout péché ? Alors, remontons deux dimanches auparavant, où nous avons entendu Pierre proclamer sa foi dans le Christ, le Fils de Dieu. Jésus alors louait la foi de Pierre et lui disait : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre, ce sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre, ce sera délié dans les cieux. » Petite remarque : le Christ déclare aujourd’hui la même chose, mais cette fois-ci pour l’ensemble de ses apôtres : cela montre que les deux passages sont liés. Jésus poursuivait – c’est l’Évangile de dimanche dernier – en annonçant sa mort et sa résurrection. Pierre prit alors Jésus à part pour lui dire : « Non, cela ne t’arrivera pas. » Et Jésus va appliquer ce que nous trouvons dans l’Évangile : « Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprend-le. » Jésus reprend Pierre, et il le reprend durement : « Passe derrière moi Satan, tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. » Dans cette phrase, Jésus manifeste quel est le péché de Pierre. Ce n’est pas pour n’importe quel péché que Jésus a repris Pierre, mais parce que Pierre, à ce moment-là, ne se montre plus comme disciple du Christ ; il veut le précéder, lui montrer quelle route il doit prendre. Jésus le rappelle à sa condition de disciple. « Passe derrière moi, redeviens disciple, remets-toi à ma suite. » Première caractéristique donc de ce péché pour laquelle nous devons trouver notre frère, c’est le péché qui conduit ce frère à ne plus être un disciple de Jésus-Christ, à ne plus marcher à sa suite. Mais Jésus ajoute une deuxième caractéristique. Il a appelé Pierre « Satan ». Cela ne signifie pas que Pierre soit le diable ; non Pierre est un homme, et le diable est un ange déchu. Mais Satan, dans l’Écriture, désigne plutôt un adversaire, un tentateur, quelqu’un qui veut faire tomber. En cela, le diable est Satan, mais Pierre aussi. Le péché en question ici est donc celui qui peut conduire à la chute d’autrui, qui veut entraîner les autres dans sa chute. Pierre se met comme un obstacle entre le Christ et la passion, entre Jésus et le Salut qu’il apporte. L’appel de Jésus à aller voir son frère qui a péché concerne donc celui qui, non seulement ne veut plus suivre le Christ, mais aussi celui qui fera tomber les autres, et particulièrement les plus faibles.

Jésus ne nous dit pas seulement quand agir, mais aussi comment agir : aller trouver son frère qui a péché d’abord seul, puis avec une ou deux autres personnes, puis avertir la communauté et enfin le tenir pour un païen ou un publicain s’il refuse d’écouter. À première vue, cette procédure ressemble à celle qu’on trouve dans le judaïsme. Vous pourrez aller voir Dt 19. Mais il y a plusieurs différences importantes. Dans le judaïsme, cette manière de faire était celle d’un procès, si une injustice entre deux personnes avait été commise. Ici Jésus ne parle pas d’un différend avec son frère. Bien plus, c’est justement parce que j’aime mon frère que je suis amené à vouloir qu’il abandonne son péché. Et si, par contre, j’ai quelque chose contre mon frère (et réciproquement), le Christ nous demande une chose : « Va te réconcilier avec lui. » Jésus mentionne ensuite la place centrale de la prière : « De même, je vous le dis en vérité, si deux d’entre vous, sur la terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. » Sans l’action de Dieu, sans la grâce, nul ne peut se convertir ni abandonner son péché. Aller voir une à deux personnes ne consiste pas à choisir quelques gros bras pour intimider l’autre (ou lui casser la figure), mais d’abord pour prier ensemble et amener l’autre à la conversion. Enfin, Jésus s’implique lui-même, il ne se contente pas de dire « faites-le », mais il le fait lui-même : « Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. »

Le premier à avoir fait l’expérience de cette correction fraternelle est Pierre. Et, si vous connaissez un peu l’Écriture, vous savez que cela va se produire plusieurs fois avec lui : lors de la passion et même plus tard à Antioche (cf. Ga 2, 11-14). C’est Paul alors qui reprendra Pierre devant toute la communauté. À chaque fois, Pierre a fait l’expérience de la miséricorde de Dieu et des frères. C’est sûrement pour cela que Jésus l’a choisi comme pierre pour son Église. N’ayons pas peur de l’expérimenter à notre tour.

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