Homélie du 17e Dimanche du T.O. - 28 juillet 2019

Demandez, cherchez, frappez

par

fr. Emmanuel Perrier

Nous devons être reconnaissants à ce disciple anonyme qui, un jour, ayant vu Jésus prier, lui demanda de nous enseigner la prière. Ce qui le décida à demander fut d’avoir vu Jésus prier. En regardant Jésus, il avait perçu une distance avec sa prière à lui. Peut-être se sentait-il un peu démuni devant Dieu ce disciple, ou alors insatisfait de ses essais, ou encore découragé dans ses efforts. En tout cas, dans le Christ en prière il avait vu la pauvreté de sa propre prière. Et c’est alors que lui vint l’idée de demander une leçon. « Seigneur, Jean-Baptiste l’a fait avec ses disciples, tu peux bien le faire pour nous. » Jésus, sois notre Maître de prière.
En prenant Jésus comme Maître de prière, le disciple anonyme attire notre attention sur deux choses. D’abord, Jésus est Maître parce que lui-même prie, il enseigne donc d’expérience. Ensuite, Jésus est Maître parce qu’il prie mieux que nous. Pour faire court  : lui, il prie  ; nous, nous tâchons de prier.

Cette distance entre notre prière et la sienne, le Christ l’indique dès le début de sa leçon  : « Quand vous priez, dites  : Notre Père. » Il ne dit pas « Quand nous prions, disons… », mais « Quand vous priez, dites… ». Jésus ne prie pas avec nous, car il a sa prière à lui et nous avons la nôtre. Jésus s’adresse à son Père en disant  : « Père » ou « Mon Père », dans une proximité unique, car le Fils éternel est consubstantiel — d’une seule substance — avec son Père. En revanche, nous nous adressons à Dieu en disant  : « Notre Père » ou « Dieu notre Père », ou « Le Père de notre Seigneur Jésus-Christ », car nous sommes des créatures et des fils adoptés par Dieu.

Dans la suite de sa leçon, Jésus va revenir longuement sur la différence la plus frappante entre sa prière et notre prière. Quand nous prions, il nous faut marchander avec Dieu comme Abraham devant Sodome, être sans-gêne, l’importuner par nos appels. Il faut demander, il faut chercher, il faut frapper à la porte. Notre prière doit être insistante, d’une fermeté pressante. Le Christ au contraire n’a jamais besoin d’insister. Par exemple, avant même de ressusciter Lazare, voici comment il prie : « Père, je te rends grâce car tu m’as exaucé. Je savais bien que tu m’exauces toujours » (Jn 11, 41). Et cette prière suffit pour que Lazare ressuscite. Pourquoi une telle différence entre lui et nous ? Et pourquoi notre Maître de prière nous exhorte-t-il à insister ?

Commençons par la première question. Pour comprendre cette différence entre la prière du Christ et la nôtre, rappelons d’abord ce qu’est la prière. Lorsque nous prions, nous présentons à Dieu le désir de notre cœur pour qu’il l’accomplisse. La prière est donc l’interprète devant Dieu de ce qui habite à l’intime de notre volonté. Comme nous, le Christ a prié. Cela veut dire qu’il a présenté à son Père ce qui habitait à l’intime de sa volonté humaine. Par exemple lorsqu’il dit durant sa Passion : « Père, pardonne-leur », il veut ardemment dans sa volonté humaine que le Père pardonne à ses bourreaux. Or cette volonté humaine du Christ avait une particularité : elle voulait toujours ce que le Père veut. « Ma nourriture, disait-il, est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé. » Ma nourriture — c’est-à-dire ce qui restaure mes forces et ma vie — c’est d’accomplir la volonté du Père. Ou encore : « Père, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se réalise. » Cette manière d’être uni à la volonté du Père venait du plus profond de la personne du Christ. En effet, comme Fils de nature divine, il n’avait qu’une seule et unique volonté avec le Père. Et puisque le Fils en venant dans notre chair avait pris sur lui une humanité semblable à la nôtre, il avait une âme, il avait une volonté, et tous les mouvements de cette volonté humaine obéissaient à sa volonté divine. Il n’y avait, si je puis dire, aucune distance entre ce que Jésus voulait au plus profond de sa volonté humaine et ce qu’il savait que le Père voulait. Et voici la raison pour laquelle il était exaucé dans sa prière : sa volonté humaine était toujours conforme à la volonté de Dieu. Ce qu’il demandait à son Père était ce que son Père voulait lui donner.

Tout ceci peut paraître un peu compliqué, mais il suffit de comparer avec notre prière pour que les choses s’éclairent. Prenons le cas de l’intercession d’Abraham. Dieu commence par se plaindre devant Abraham des fautes de Sodome et Gomorrhe, et lui annonce qu’il va visiter ces villes. Alors Abraham s’approche du Seigneur — première condition de la prière —, il présente à Dieu une demande — deuxième condition de la prière —, et cette demande est l’interprète de ce qu’il a au plus profond de son cœur — troisième condition de la prière. Voici ce qui sort : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Tu juges toute la terre et, cette fois-ci, tu n’agirais pas selon le droit ? » Autrement dit, Abraham veut la justice de Dieu, une vraie justice comme seul Dieu en est capable, une justice où les justes sont sauvés. Remarquez frères et sœurs comment Abraham a placé dans son cœur ce qu’il sait être la volonté de Dieu : « puisque tu es le Dieu juste et sauveur, tu veux sauver les justes », et c’est en voulant conformément à ce que Dieu veut qu’il formule sa prière : « pour cinquante justes, épargne ces villes, je t’en supplie ». Mais immédiatement il se reprend : j’ai demandé pour cinquante justes, mais s’il en manquait cinq, si l’on en trouvait que quarante-cinq ? Et seulement trente ? Et seulement vingt ? Et seulement dix ? Et plus Abraham revient à la charge, plus il s’humilie, plus il ose et plus il comprend l’audace de cette prière qui lui monte du cœur, plus il marchande plus il découvre la profondeur de la miséricorde de Dieu, plus il a l’impression d’être sans-gêne et importun, plus son cœur devient en réalité conforme à ce que Dieu veut exaucer. Abraham n’a pas changé Dieu, c’est Dieu qui l’a changé en lui faisant découvrir la profondeur de sa miséricorde par la répétition de la prière.

Frères et sœurs, la prière est un voyage de notre cœur durant lequel il apprend à battre au rythme du Salut que Dieu veut donner. Voici la raison pour laquelle nos prières ont besoin d’être insistantes et persévérantes. Il ne s’agit pas de répéter mécaniquement comme des moulins à prière, de rabâcher comme les païens, car on n’est pas exaucé au poids, ou à l’usure. La leçon du Christ sur la prière nous montre au contraire que cette répétition est nécessaire pour que notre volonté se transforme, se purifie, apprenne à désirer ce que Dieu veut à la hauteur de sa puissance et de sa miséricorde. Bien sûr, nous ne pouvons pas prier comme le Christ: sa volonté humaine épouse et suit en tout la volonté de son Père.

Mais parce qu’il est bien conscient de cette différence avec nous, Jésus concentre son enseignement sur le mouvement de rapprochement de notre volonté avec la volonté de Dieu, et il résume ce mouvement en trois verbes: il faut demander, chercher et frapper à la porte. Il faut demander, car nous devons exprimer devant Dieu les désirs de nos cœurs pour ne pas en rester aux intentions ou aux caprices. Il faut chercher, c’est-à-dire demander avec ferveur le Salut de Dieu, pour ne pas en rester aux demandes machinales où l’on ne met pas son cœur. Il faut enfin frapper à la porte du Seigneur de tout son cœur comme s’il nous fallait le réveiller alors qu’en réalité c’est lui qui nous enfouit dans sa volonté.

Il nous faut demander, demander avec ferveur, demander instamment. Demandez et vous recevez. Cherchez et vous trouverez. Frappez et l’on vous ouvrira. Ô Jésus, Maître de la prière, ne te lasse pas de nous l’enseigner.