Homélie du 4e DC - 7 mars 2008

Dépasser les apparences

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Frères et sœurs, l’événement de la guérison de l’aveugle-né tient très peu de place dans l’évangile de Jean que nous venons d’entendre: exactement sept versets sur 41. L’essentiel du récit porte sur les regards croisés qui sont portés sur l’aveugle d’une part, sur Jésus d’autre part. Et ce récit est monté comme une pièce en trois actes: dans le premier acte, l’aveugle est en scène directement ou indirectement, dans le deuxième, c’est Jésus, même s’il est absent physiquement; quant au troisième acte, il met face à face les deux protagonistes pour nous donner le mot de la fin.

Premier acte donc, avec ou à propos de l’aveugle. Sur le devant de la scène, qu’ils vont quitter aussitôt sans qu’on les revoit, voici les disciples. Ils forment le chœur du théâtre classique, ils donnent l’opinion commune, et pour celle-ci, l’aveugle n’est pas seulement un aveugle, mais un pécheur. Il est malade et cette maladie est une peine, un châtiment. La raison et la foi commandent de se tenir à l’écart.

Entrent alors en scène les voisins, alors qu’entre temps l’aveugle a été guéri. Autre regard: ils sont intrigués, ils pensent à un tour de passe-passe. Mais, reconnaissons-le, ce sont de merveilleux voisins: ils ne cherchent pas à en savoir plus, ils restent discrets. Il n’est plus question de péché, c’est un progrès, mais que chacun reste chez soi.

C’est maintenant le tour des pharisiens. Eux vont plus loin que les voisins, ou plutôt ils sont les mauvais voisins, les curieux, qui veulent tout savoir, croient tout connaître, mais en rapportant tout à eux et à leurs usages et lois. Évidemment, comme tous les mauvais voisins, ils sont critiques: la guérison a eu lieu un jour de sabbat, elle est valide mais pas licite, son auteur est donc un pécheur.

Du coup, la question se déplace, ce n’est plus l’aveugle sur qui l’on s’interroge, mais sur Jésus, prétexte à un nouveau chassé-croisé de regards et d’opinions dans le deuxième acte. Le premier en scène est maintenant l’aveugle, et il n’hésite pas: Jésus est un prophète. Ses parents, qui lui succèdent, sont comme les bons voisins dans le premier acte, prudents à l’extrême: «qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas». Mais les mauvais voisins sont toujours là, les pharisiens, et ils campent sur leurs positions: «nous savons nous que cet homme est un pécheur».

En cette fin du deuxième acte, nouveau déplacement, ce n’est plus l’aveugle qui est pécheur, mais Jésus. Il est temps de comprendre ce qui s’est réellement passé, et c’est l’enjeu du troisième acte de donner l’interprétation, en mettant face à face les deux protagonistes essentiels, Jésus et l’aveugle. Et que nous est-il dit? Comme l’avait déjà suggéré la première lecture tirée du premier livre de Samuel, qu’il faut dépasser les apparences, tant pour l’aveugle que pour Jésus: en définitive, les vrais aveugles, les vrais pécheurs, sont les pharisiens parce qu’ils croient voir, et jugent de tout en s’en tenant aux apparences.

Frères et sœurs, notre scène évangélique, comme notre monde, est largement un théâtre de faux-semblants et d’apparences. Ce voisin aveugle, que tout le monde croit connaître, n’est pas un pécheur, mais paradoxalement un véritable voyant, terme par lequel on désigne parfois les prophètes dans l’Ancien Testament; autrement dit quelqu’un d’apte à discerner et proclamer ce qu’est vraiment Jésus, à le reconnaître d’abord comme prophète, puis comme fils de l’homme.

L’évangile ne peut nous laisser indifférents, il nous convoque à notre tour sur la scène: comment voyons-nous notre voisin, celui qui est là à côté de nous en ce jour, celui que nous croiserons demain? Un homme, une femme, habillé(e) de telle ou telle manière, avec telle ou telle coiffure… Sans doute, mais c’est le péché qui nous limite à l’apparence, et il nous faudrait voir aussi, en lui ou en elle, un frère, une sœur, aimé(e) de Jésus, peut-être illuminé(e) par lui et capable de nous révéler quelque chose de lui.

Évitons donc d’encourir le reproche d’aveuglement que Jésus adresse aux pharisiens. Et s’il devait se faire, parce que c’est fréquent, que nous ayons du mal à dépasser les apparences, tournons notre regard vers Jésus qui est là, à côté de nous. Il n’est pas un pécheur, le transgresseur du sabbat, mais ce fils de l’homme, justement maître du sabbat et capable d’ouvrir à tout moment les yeux de tous les aveugles, ceux du moins qui crieront vers lui et écouteront sa voix lorsqu’elle leur dira: «viens que je te recrée avec de la boue comme j’avais créé le premier homme, et va maintenant te laver à Siloé, va à la piscine de ma miséricorde, alors tu reviendras et tu verras clair».