Homélie du 3e dimanche du T.O. - 21 janvier 2018

Notre dernière ligne droite

par

fr. Gilles-Marie Marty

Jésus n’a pas de temps à perdre. Il arrive et annonce immédiatement la couleur : « Les temps sont accomplis : le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Mes frères, pourquoi un tel empressement, une telle hâte ? Tout simplement parce que, pour chaque être humain, comme pour l’humanité entière, cet appel est le plus important qui soit, et de très loin.

Commençons par ces « temps [qui] sont accomplis » (c’est-à-dire arrivés à leur fin, leur terme) : qu’est-ce que cela désigne en réalité ? On dit que cela désigne la fin de l’attente d’Israël. En effet, au VIe siècle avant notre ère, Israël fut conquis, Jérusalem ruinée, et le peuple déporté à Babylone. C’est alors que les prophètes promirent à ce peuple esclave un nouvel avenir, que lui apporterait un Messie. C’est vrai mais il y a davantage. Ces « temps accomplis » ne visent pas la seule espérance d’Israël, ils désignent aussi la durée écoulée depuis qu’apparurent les 1ers êtres humains — au fait, de quand date-t-on l’apparition de notre ancêtre Homo Sapiens sapiens ? À cette question, qui ne s’adresse pas tant aux théologiens qu’aux paléoanthropologues et autres scientifiques, la science répondait, jusqu’à cet automne : environ 180 000 ans ; mais depuis cet automne, elle répond 315 000 ans… peu importe ! — L’aventure humaine a commencé il y a très très longtemps, et depuis cette nuit des temps, elle baigne dans une attente inconsciente.
Il faut savoir cela si l’on veut saisir ce que signifie « Le règne de Dieu est tout proche ». Jésus aurait pu ajouter : « Aujourd’hui, on entre dans la dernière ligne droite »…
À la fin d’une dernière ligne droite, il y a un étendard, qui marque l’arrivée officielle ; mais, avant cela, tout peut arriver ; c’est la période la plus intéressante, la plus cruciale.
Dans l’Évangile, la date officielle d’arrivée du Règne de Dieu en ce monde, c’est la nuit de Pâques. Mettons-nous donc un instant dans la peau des premiers disciples.

Pour eux la dernière ligne droite commença ce jour où Jésus les appela au bord du lac ; et elle se termina donc le jour de Pâques, avec la 1re venue du Royaume – se termina provisoirement, car elle rebondit peu après Pâques, à la Pentecôte.
La Pentecôte est le nouveau point de départ de l’aventure chrétienne. Son jour d’arrivée sera la Parousie, l’ultime venue de Jésus, où le monde actuel disparaitra et où le Règne de Dieu, aujourd’hui si caché, quasi invisible, sera manifesté avec évidence...
Mais, entre ce nouveau point de départ (Pentecôte) et le futur point d’arrivée (Parousie), il y a aussi, bien sûr, une dernière ligne droite, où nous sommes tous engagés.

Ces deux lignes droites, vous les voyez, n’est-ce pas ? La 1re ligne droite, entre la Galilée et Pâque, a duré environ 2 ans. La 2e ligne droite, entre la Pentecôte et la Parousie, dure déjà depuis 2000 ans.
La 1re ligne droite a concerné quelques hommes, puisque Jésus a vécu avec les Douze, puis est apparu à 500 disciples après sa résurrection. La 2e ligne droite concerne des myriades, tous ceux qui entendent cette parole : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. »

Dans la 1re ligne droite, les seuls acteurs étaient ceux qui entendirent la voix de Jésus, et qui pour cette raison, sont irremplaçables. Dans la 2e, les acteurs sont ceux qui entendent cette parole dans l’Église, et qui, pour cette raison, sont tous à égalité. Nous ne saurions être comparés à André et Simon, Jacques et Jean, au plan historique de la 1re ligne droite ; mais nous leur sommes tout-à-fait comparables au plan de l’éternité : la 2nde ligne droite, la même pour eux et pour nous.

Mes frères, cet évangile demande – exige – d’être pour chacun de nous un évènement, une interpellation personnelle de Jésus, qui doit nous toucher autant que ces hommes, qui doit entrer dans notre histoire personnelle autant qu’elle entra dans la leur.
L’Évangile que nous venons d’entendre est un acte de Dieu venu à notre rencontre, à la fois par la parole extérieure du Christ et par la poussée intérieure de son Esprit, afin de nous inviter à entrer résolument et vaillamment dans cette dernière ligne droite.
Saint Paul en tire la conséquence : à partir du moment où tu reçois la parole du Christ, tout le reste doit être évalué et mesuré par cette valeur absolue qu’est le Règne de Dieu.
À partir du moment où un coureur s’élance sur la piste, que regarde-t-il ? Il ne regarde que la ligne d’arrivée, et non pas l’état de la piste, ou les demoiselles dans les tribunes, ou le bout de ses chaussures. S’il se laisse distraire, il a déjà tout perdu. À partir du moment où un chrétien s’élance dans la dernière ligne droite, que regarde-t-il ? Il doit regarder la ligne d’arrivée. Regarder ainsi, c’est ce qu’on appelle se convertir.
Se convertir, ce n’est pas changer d’état de vie, ni même de style de vie, ce n’est pas renoncer à tout et devenir routard (sauf si on s’appelle saint Dominique, mais c’est une exception). Se convertir, c’est poser un regard nouveau sur sa vie, à cause du Règne de Dieu qui est là, très caché sans doute, quasi invisible, mais qui, concrètement, change tout pour celui qui se convertit. Se convertir, c’est garder les deux pieds sur terre, mais considérer désormais toute chose (les gens, les évènements et le reste) avec un regard posé sur le Christ.

Mes frères, ce n’est pas pour rien que cette annonce est la 1re de l’Évangile. C’est une demande que Jésus nous fait, en personne, à vrai dire sa seule demande, mais appelée à retentir régulièrement dans notre vie, à revenir à tout âge.
Que chacun s’interroge : « Puis-je dire sincèrement que les temps sont accomplis pour moi ? Suis-je prêt à soumettre ma vie, et tout dans ma vie, au Règne de Dieu ? Ou bien, si je n’en ai pas encore la force, en ai-je au moins le désir ?
Et alors, qu’y a-t-il à changer en moi, dans mon regard, dans ma façon de vivre ? » Cette question est la plus importante qu’un homme puisse se poser, et de très loin.
Celui qui se la pose est sûr d’être trouvé digne du Christ, quand il viendra dans sa gloire.