Homélie du Dédicace de St Jean de Latran - 9 novembre 2008

Détruisez ce temple, et en trois jours, je le relèverais

par

fr. Serge-Thomas Bonino

En cet été de l’an 587 avant Jésus-Christ, l’impensable se produit: Dieu livre Jérusalem. Et le psalmiste se lamente: «Dieu, ils sont venus les païens dans ton héritage, ils ont souillé ton Temple sacré; ils ont fait de Jérusalem un tas de ruines» (Ps 79, 1). Oui, les soldats du roi de Babylone ont investi la Ville sainte et ils ont tout saccagé: «Ils ont livré au feu ton sanctuaire, profané jusqu’à terre la demeure de ton Nom» (Ps 74, 7). «Le mont sacré, superbe d’élan, joie de toute la terre; le mont Sion [?] cité du grand roi», là où tant de fois par le passé Dieu s’était «révélé citadelle», voilà qu’il est foulé aux pieds par les païens et ils en ricanent: «Où est-il leur Dieu?» (Ps 79, 10).

Pourtant le Seigneur n’a pas pris son peuple en traître. Il l’avait averti par la voix du prophète Jérémie: «Quoi! Voler, tuer, commettre l’adultère, suivre des dieux étrangers, puis – comme si de rien n’était – venir se présenter devant moi et dire: ‘Nous voilà en sûreté ‘! À vos yeux, est-ce un repaire de brigands, ce Temple qui porte mon nom? Moi, en tout cas, je vois clair, oracle du Seigneur!» (Jr 7). Israël ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même, car il ne suffit de vociférer «Temple du Seigneur, temple du Seigneur, temple du Seigneur», encore faut-il vivre au quotidien d’une manière qui corresponde à la sainteté de la Présence divine en ce Lieu. Jésus n’enseignera pas autre chose: «Ce n’est pas en me disant: ‘Seigneur, Seigneur’, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père» (Mt 7, 21).

Pourtant «le Seigneur ne rejette pas pour toujours» (Lm 3, 31) et, dans sa miséricorde, il a rappelé son peuple de l’exil; il lui a «accordé un répit afin qu’il puisse relever le Temple et restaurer ses ruines» (Esd 9, 9). De nouveau son Nom fut célébré dans le Temple. Mais c’était là une figure, une annonce. Voici maintenant la réalité.

En ce mois d’avril de l’an 30, sous Ponce Pilate, l’impensable se produit. Certes, ce jour là, dans le Temple de Jérusalem les affaires vont bon train – c’est l’affluence des grands jours -, mais non loin de là, au lieu dit Golgotha, le temple, le vrai temple, est détruit de fond en comble. Car le Temple véritable, le lieu sacré par excellence où Dieu descend à la rencontre de l’homme et où l’homme monte à la rencontre de Dieu, c’est Jésus en personne. Jésus qui déclare à la Samaritaine: «Ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem» que les véritables adorateurs adoreront le Père (Jn 4, 21). Non, c’est par lui ? Jésus – avec lui et en lui que nous entrons en relation avec le Père. Autrefois, le Temple était le signe ? le simple signe – de la présence de Dieu au milieu des siens. Aujourd’hui, Jésus est cette Présence même, l’Emmanuel, Dieu-avec-nous. Présence substantielle, car le Verbe s’est fait chair et désormais «habite corporellement en lui toute la plénitude de la divinité (Col 2, 9). La sainte humanité de Jésus: voilà la tente de la rencontre, voilà notre temple, voilà notre citadelle inébranlable.

Or, en ce vendredi de ténèbres, notre temple est jeté à terre, démantelé, détruit. Comme aux jours de la chute de Jérusalem, «on se rue sur lui pour l’abattre, comme une muraille qui penche, une clôture qui croule» (Ps 62, 4). «Et par la hache et par la masse ils martelaient» (Ps 74, 7). Jésus est assiégé. Terreurs de tous cotés. De fait, la Passion de Jésus récapitule les heures les plus noires de l’histoire d’Israël. C’est que, tout innocent qu’il fût, Jésus a voulu prendre sur lui pour la transfigurer notre condition humiliée de pêcheurs. Aussi, comme autrefois le temple de Jérusalem, le corps de Jésus est profané à cause de nos péchés. «Une bande de vauriens m’entoure. Ils ont percé mes mains et mes pieds, je peux compter tous mes os» (Ps 21, 16-17). Au soir, il ne reste pas pierre sur pierre.

Mais le Seigneur ne rejette pas pour toujours et, dans sa miséricorde, il a rebâti son Temple; il a relevé Jésus d’entre les morts. Lui, «la pierre que les bâtisseurs avaient rejeté, est devenu la tête d’angle» (Ps 118, 22). Mystère de la résurrection qui récapitule et qui porte à leur accomplissement toutes les renaissances inespérées qui rythment l’histoire du peuple saint, du peuple de l’espérance. Bien plus – et le point est capital -, c’est Jésus lui-même qui dans la nuit de Pâque rebâtit le temple de son corps. «Détruisez ce temple, et, en trois jours, moi je le relèverai» (Jn 2, 19). C’est que Jésus n’est pas seulement le bénéficiaire de la résurrection: il en est l’auteur, la cause. Parce qu’il est Dieu en personne, parce qu’il a reçu du Père «d’avoir la vie en lui-même» (Jn 5, 26). Aussi a-t-il «pouvoir de donner sa vie et pouvoir de la reprendre» (Jn 10, 18). Il est le Dieu unique qui relève le sanctuaire et rassemble en lui les exilés, «les enfants de Dieu dispersés» (Jn 11, 52).

Ce mystère pascal de mort et de résurrection, de destruction et de reconstruction a commencé, de façon exemplaire, en la personne de Jésus mais il a vocation à s’étendre peu à peu à l’ensemble de son corps mystique, c’est-à-dire à l’Église, à la communauté des croyants. Car «c’est nous, proclame saint Paul, qui sommes le temple du Dieu vivant» (2 Co 6, 16), nous en qui habite l’Esprit de Jésus, principe de notre communion. Faut-il dans ces conditions s’étonner que l’Église, comme Jésus lui-même, soit souvent persécutée, humiliée, voire détruite? Certes, je n’ignore pas la grande promesse de Jésus. Jamais les portes de l’enfer ne l’emporteront sur son Église puisqu’elle est fondée sur le roc (Mt 16, 18). Mais il en va de l’Église comme d’un arbre dont les racines toujours restent vives et poussent même des rejetons inattendus, mais les branches parfois sont coupées et coupées ras. A l’occasion du récent synode, le pape Benoît XVI rappelait avec tristesse qu’à cause de la tiédeur des baptisés, certaines communautés chrétiennes un temps florissantes avaient sombré corps et biens et il s’interrogeait: «Ne pourrait-il pas advenir de même à notre époque?» Question terrible. Aucune église particulière n’a les promesses de la vie éternelle. Il ne suffit donc pas d’aller répétant «Église du Seigneur, Église du Seigneur, Église du Seigneur», ni d’invoquer une histoire ou un patrimoine prestigieux. Il faut en vivre aujourd’hui.

Allons plus loin. Ce que l’Église vit à l’échelle communautaire, vous et moi sommes appelés à le vivre chacun personnellement. «Notre homme extérieur, explique saint Paul, s’en va en ruine, mais notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour» (2 Co 4, 16). Notre demeure terrestre, c’est-à-dire notre être de chair et de sang, est vouée à la ruine, parce que telle est la condition de l’homme après le péché – «poussière il est, poussière il retourne» -, mais aussi, avouons-le, parce que nous nous ruinons nous-mêmes par nos propres péchés. Parce que nous faisons de nos cœurs, pourtant consacrés à Dieu par le baptême, un repaire de brigands, «une maison de commerce». N’est-il pas vrai que nous marchandons avec Dieu – donnant-donnant – pour le faire entrer, lui, dans nos projets à nous, alors que ce serait à nous d’entrer – et sans condition – dans son Projet à lui?

Mais «nous savons aussi, avec saint Paul, que si cette tente – notre demeure terrestre – vient à être détruite, nous avons une demeure éternelle qui n’est pas faire de main d’homme» (2 Co 5, 1). En nous grandit mystérieusement cet homme nouveau que l’Esprit façonne à l’image du Christ et qui sera notre visage d’éternité. Le Seigneur ne rejette pas pour toujours et, dans sa miséricorde, il nous rebâtira.

«Venez, dit le prophète Osée, retournons vers le Seigneur. Il a déchiré, il nous guérira; il a frappé, il pansera nos plaies; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence» (Os 6, 1-2).