Homélie du 9 May 2020 - Samedi de la 4e semaine de Pâques

Dieu avec nous

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Il faisait nuit. Judas était parti. Les disciples sont stupéfaits, car, selon le récit de l’évangile de Luc, Jésus leur a dit que le pain rompu était son corps et la coupe de vin son sang versé. On comprend le désarroi des disciples et nous ne sommes pas surpris d’entendre Philippe demander à Jésus rien moins qu’une théophanie : « Montre-nous le Père » ; il ajoute avec une émouvante naïveté que cela suffirait. Jésus répond d’une manière qui n’esquive rien de ce qui est véritablement en jeu. Il le fait en employant des verbes à tous les temps : passé, présent et futur.

D’abord vient un constat : « Voilà si longtemps que je suis avec vous… » Que s’est-il passé ? Une vie — trois années selon saint Jean — de route, de prédication, d’enseignement, de signes et de prodiges, de prière… et de partage dans la fraternité. Puis Jésus prononce une parole emplie de tristesse : « Depuis si longtemps et tu ne me connais pas… » — entendons bien : toi qui as vécu ces trois ans de route et de partage de vie du nord au sud du pays, des montagnes à la plaine, du désert à la ville… si longtemps, et toi tu ne me connais pas. Qu’est-ce qui a échappé à Philippe ? Le plus important : le lien entre Jésus et son Père : « Qui m’a vu a vu le Père. »

Après cette évocation du passé, Jésus revient au présent. Il demande aux disciples de voir ce qui est maintenant : « Je suis », « Je vous dis » ; ce faisant, Jésus contredit son disciple qui demande une théophanie, une manifestation digne de ce que l’on raconte dans les récits du mont Sinaï ou dans les visions d’Apocalypse. Non, il n’y a rien de cela, mais le présent : dans la vérité d’un repas qui se prolonge dans la nuit, un homme parle de son action, non pour raconter sa vie avec complaisance, mais pour accomplir la volonté de celui qu’il appelle son Père. Logique d’incarnation disent les théologiens ! C’est-à-dire que, comme le dit le prologue de l’évangile, si le Verbe se fait homme, il ne fait pas semblant : ce n’est pas un masque, une apparence, mais la réalité d’une humanité en tout point conforme à ce qu’elle est depuis le premier jour du monde. Un être de chair et de sang !

Puis Jésus emploie le futur. « Vous ferez les œuvres que je fais. » Un avenir s’ouvre, car l’espace où les œuvres des disciples s’accompliront sera à la mesure du monde entier ; elles ne seront plus limitées à la Terre que Dieu donna à Abraham, et en ce sens « plus grandes » que les siennes. Mais avant cela, il faut que Jésus meure sur la croix, bras étendus sur l’humanité entière pour que tous les enfants de Dieu entrent dans la gloire. Il en confie la charge à ses disciples : « Et tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. »

Jésus n’abandonne pas ses disciples. Il leur promet aide et présence. Soyons donc audacieux en nous appuyant sur la prière qu’il nous a confiée et qui nous rassemble, le grand sacrement qui fait l’Église, le sacrement de son corps et de son sang. Nous le célébrons. Trois choses à ce propos.

D’abord, notre prière est habitée par la situation créée par l’épidémie. C’est le temps du déconfinement. C’est une espérance : une porte s’ouvre, mais toute crainte n’est pas abolie. D’abord, nous ne savons pas si une autre vague épidémique viendra, aussi il ne faut pas se précipiter pour retrouver la vie d’avant. Mais surtout, il faut bien voir ce qui est arrivé dans la crise. Il faut voir notre fragilité devant une menace qui prend des formes nouvelles — sans que nous ayons la possibilité de prévoir les mutations des virus et les nouvelles formes de la maladie. Il faut aussi voir que la condition humaine est d’une extrême fragilité dans une humanité très puissante de sa technologie, mais si injuste dans la répartition de la richesse, des capacités d’action, des ressources d’intelligence et en manque d’esprit de service. Voir aussi que si nous faisons comme avant, demain ce sera pire. Le sachant, nous devons mieux enraciner notre vie, dans une vie symbolisée par le pain et le vin partagés.

En deuxième lieu, les médias dévoilent un nouveau scandale dans l’Église autour de ce qui s’est passé à Châteauneuf-de-Galaure. Un scandale venu de ceux qui confondent la prière et les troubles psychologiques. Jésus nous laisse le sacrement de son corps et de son sang, sa présence et sa parole.

En troisième lieu, vivrons-nous mieux l’eucharistie nous qui avons souffert d’en être sevré ? Vivrons-nous mieux la fraternité impliquée dans nos rassemblements ? Nous donnera-t-on pleinement la communion au corps et au sang du Sauveur ?

À Philippe qui demandait le merveilleux d’une théophanie, Jésus répond qu’il y a mieux à faire que de rêver de gloire et de splendeur : porter la Bonne Nouvelle dans le monde entier, recevoir la Parole de vie, vivre de la présence de celui qui se donne par le sacrement de son corps et de son sang.