Homélie du 29e DO - 19 octobre 2008

Dieu contre César

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Une phrase tirée de l’Évangile est devenue une maxime: «rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César»; la formule bien balancée est entendue au sens où il faudrait partager ses ressources et ses engagements de manière équitable entre les domaines du religieux et du politique. Une certaine idée de la laïcité s’en inspire. Cette interprétation est un contresens flagrant par rapport à l’Évangile. Pour le voir, il suffit de lire le texte.

Le récit se place à la fin de la vie publique de Jésus (Mt 22, 15-22). Le conflit entre Jésus et les autorités de son peuple va croissant; les chefs du peuple veulent le condamner à mort. Au moment où se situe l’épisode rapporté par saint Matthieu, ils ne peuvent agir, parce que le peuple a pris le parti de Jésus. C’est pour le compromettre qu’ils lui tendent un piège en lui demandant de répondre en public à la question de savoir s’il faut payer l’impôt à César. Si Jésus répond oui, le peuple, qui n’aime pas l’occupant romain, se détournera de lui; si Jésus répond non, ils pourront le dénoncer et le faire condamner. Voyant le piège, Jésus ne répond pas. Il demande à voir. Quand ses ennemis sortent une pièce de monnaie de leur poche, ils montrent ouvertement qu’ils sont compromis avec le pouvoir romain et donc complices de ses exactions. L’affaire est entendue.

Le récit de l’évangile ne se contente pas de dire que Jésus est plus malin que ses adversaires. Il nous montre comment Jésus prend le parti du peuple opprimé. Sur la pièce de monnaie, se trouve non seulement l’effigie de César, mais l’inscription «le divin César», un homme qui se pare d’une qualité divine. Voilà qui est odieux à tout juif pieux, car, selon le strict monothéisme, Dieu est l’unique; l’homme n’est pas un être divin; il est à l’image de Dieu comme sa ressemblance. Plus encore, vouloir être dieu, c’est la racine du péché. Tout est soumis à Dieu, et donc ce qui relève du domaine social ou politique doit lui être soumis. L’interprétation habituelle du dicton est donc un contresens; il n’y a pas un domaine religieux et un domaine politique séparé, tout est soumis à Dieu. Et donc César, l’oppresseur occupant le pays, doit disparaître. Les adversaires de Jésus l’entendent bien: ils le feront crucifier par les Romains.

Ainsi dans la parole de Jésus «rendre à Dieu ce qui est à Dieu et rendre à César ce qui est à César», le verbe rendre n’a pas le même sens. Un homme de foi rend gloire à Dieu, il lui rend hommage, il lui rend grâce ? le verbe rendre dit que tout vient de Dieu et que tout va vers lui. Quant à César, il faut rendre au sens de retourner, renvoyer ou au sens vomitif du terme: chasser ce qui corrompt le corps et l’âme. Tout est à Dieu et le politique doit donc lui être soumis. Sur ce point Jésus n’est pas sans avoir prononcé des paroles décisives et neuves, par exemple: «Heureux les affamés et assoiffés de justice! Heureux les artisans de paix! Nul ne peut servir Dieu et l’argent! Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens c’est à moi que vous l’avez fait!» Tel est notre honneur: prendre ces injonctions au sérieux et les mettre en pratique – ce qui implique du discernement.

Pour cela il faut relever qui sont les adversaires de Jésus: s’il y a des politiques (les hérodiens), il y a des prêtres et des religieux (les pharisiens). Aussi le propos de Jésus ne vise pas que les païens, il dénonce ceux qui, au nom du Dieu unique et transcendant de la Bible, instaurent la violence. Le propos vaut donc aujourd’hui où les guerres se font au nom du Dieu unique et saint. Là, les pouvoirs s’emparent du nom de Dieu pour leurs intérêts économiques (le pétrole, la terre?) et leurs passions (la haine de l’autre?). Il vaut pour nous ici, puisque l’histoire de l’Église montre comment le monde chrétien s’est irrémédiablement divisé lorsque l’Église de Rome a voulu prendre la place de César (le césaro-papisme en ses diverses formes) et se parer de l’autorité du Christ pour imposer sa vision du monde en politique, en science ou en morale. Aussi symboliquement ce fut un grand moment que celui, où, dans l’esprit du concile Vatican II, le pape a renoncé à porter la tiare, la triple couronne que portaient les empereurs romains auto-divinisés.