Homélie du (18 octobre 2015)

Dieu tout puissant

par

fr. Jean-Michel Maldamé

La réunion du groupe de réflexion et de prière se déroulait dans un climat de grande confiance ; aussi une dame, heureuse mère de famille nombreuse et déjà plusieurs fois grand-mère, évoqua le moment où, petite fille de 8 ans, elle avait dit à ses parents qu’elle voulait être religieuse ; aussitôt elle avait ajouté que c’était à condition d’être la supérieure ! On en sourit. Aujourd’hui, Jacques et Jean fils de Zébédée demandent à Jésus que dans le Règne de Dieu, dont ils pensent la venue imminente, ils aient les premières places. Comme les autres disciples indignés, nous ne sourions plus ! Car on voit poindre dans cette demande ce qui est à la racine de nos malheurs : le désir d’être le premier qui est à la source des jalousies qui déchirent nos familles et aussi à la source des appétits du pouvoir qui mènent aux mensonges, aux abus, aux corruptions, aux meurtres et aux guerres aujourd’hui comme hier. Le texte de l’évangile ne nous invite pas à faire une leçon de morale, car il s’agit du Règne de Dieu, et donc de la foi.

Chaque dimanche les chrétiens récitent le credo ; ils affirment croire en un «Dieu tout-puissant». Tout-puissant ! Vraiment ? De quelle toute-puissance parlons-nous ? Pour la plupart, le terme « tout-puissant » accompagne la croyance que Dieu est au-delà de tout, selon les symboles qui le placent au plus haut des cieux, ou dans les forces et les violences de la nature. Les images familières des prophètes et des psaumes nous ont, en effet, habitués à ce langage de l’excès. «Tout-puissant» signifie que Dieu peut tout et donc qu’il peut agir au-delà de toute mesure, de toute limite. Il faut donc lui obéir et se soumettre aveuglément à sa volonté, surtout quand il s’agit d’un malheur. Telle est, hélas, la notion commune de toute-puissance : l’usage d’une force infinie au-delà de toute raison. Dans les religions, cette notion de toute-puissance colle au nom de Dieu comme une malédiction. Aujourd’hui où la guerre est faite au nom du Tout-puissant. Cette conception de Dieu habite la Bible et le Coran ; elle habite aussi l’athéisme moderne.

Inspirés par les évangiles et la vie de saints, des chrétiens réagissent. Ils remplacent le mot «tout-puissant» par un autre terme qui dit la bienveillance, la douceur, la tendresse, l’amour ou la miséricorde. Cette modification suffit-elle ? Non, car il est des crimes parmi les pires, faits au nom de l’amour, comme nous le montre la pratique des inquisiteurs, ou pour la liberté, comme le montre notre histoire nationale. Il faut faire davantage et revisiter le terme même de puissance.

Le terme de puissance est abstrait. Aussi il importe de voir où se tient celui qui l’emploie. Ainsi, face à ses disciples en appétit de pouvoir, Jésus commence par se situer en disant le dynamisme qui habite sa vie ; il donne sa vie. Le terme puissance prend alors un sens nouveau. Ce n’est plus un pouvoir exercé sur un autre, mais un don par lequel l’autre devient ce qu’il est. Cette bonne puissance fait grandir et fait advenir celui qui la reçoit à la pleine mesure de son être. Bonne puissance de création et d’épanouissement, elle se donne dans la tendresse ; elle fructifie dans la confiance et la patience ; elle est douce pitié dans l’affliction et, quoi qu’il arrive, indéfectible présence. En elle rien de faible, car c’est la grande clarté d’une lumière qui éclaire la route ; en elle rien d’équivoque, car elle a l’éclat de la justice ; elle appelle à aller toujours plus avant dans la liberté. Elle est source de paix et elle fructifie dans l’amour.

Cette bonne puissance est dévoilée par Jésus quand, pour se désigner, il emploie le mot «fils», avec la figure tirée de l’apocalypse «Fils de l’homme». En se désignant comme Fils, Jésus dévoile que celui qui l’envoie est cette bonne puissance. Cette bonne puissance se donne à voir en humanité en ceux qui portent avec bonheur le titre de mère ou de père. Une mère et un père sont au principe de la vie, non seulement au premier moment de la conception, mais tout au long d’une vie qui ne cesse de donner, de faire grandir, de faire advenir leurs enfants pour qu’ils arrivent à leur pleine mesure. Seul le Dieu de Jésus le réalise pleinement.

Les paroles que nous prononçons ont les limites et la fragilité du langage. Elles prennent leur vrai sens de la situation où elles sont prononcées et reçues. En reprenant la figure du «Fils de l’homme», qu’il a déjà employée pour ses disciples, Jésus fait référence à ce qu’il vivra à Jérusalem : sa mort sur la croix. Jésus ne se situe ni en monarque, ni en roi… Il est allé au plus profond de la détresse chercher la brebis perdue, la prendre avec lui et la conduire à partager la gloire du Dieu vivant, celui qu’il nous apprend à appeler «Abba», terme employé par Jésus lui-même, vocable où s’exprime le mystère d’un Dieu toujours au-delà de nos représentations dominatrices.

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