Homélie du 13e dimanche du T.O. - 26 juin 2016

Disciples de la Face de Dieu

par

fr. Emmanuel Perrier

Il suffit d’avoir sous la main un prêtre fraîchement ordonné, à défaut d’avoir été ordonné dans le frais, pour que l’évangile de ce jour retrouve sa saveur originelle. Et l’on comprend immédiatement que ces petits dialogues apparemment décousus sur la route de Jérusalem ont été rassemblés pour nous montrer les qualités essentielles d’un disciple. Mais quelles sont-elles, ces qualités essentielles d’un disciple?

Il est une première manière de les trouver, ces qualités, qui nous vient spontanément. Elle consiste à lire chacune de ces histoires comme une fable de La Fontaine avec sa morale à la fin. La morale de l’histoire est que le disciple a des valeurs, comme on dit aujourd’hui. Nous voyons par exemple que Jésus réprimande ses disciples lorsqu’ils veulent faire tomber le feu du ciel sur un village de samaritains inhospitaliers. Jésus ne veut pas. Balancer la foudre sur ses opposants, ça n’est pas gentil, c’est contre le vivre-ensemble et la tolérance, donc faut pas le faire. Si l’on t’accueille mal là où tu es envoyé, frère Joseph-Thomas, même si l’envie ou les raisons ne manquent pas, non, tu te contiendras et tu ne les écraseras pas sous la foudre au cri de «prenez-ça, bande de samaritains!», ou «In your face!» Peut-être que ça soulage, mais ce ne sont pas des manières de disciple du Christ.

Il n’est pas utile de s’attarder sur ces valeurs promues par les disciples. Nous sommes bien plutôt invités à entendre le Christ d’une manière un peu plus profonde. Car il s’agit que les réactions extérieures soient le reflet d’une attitude spirituelle conforme à l’exemple du Christ.

-# Ainsi, face aux Samaritains inhospitaliers sommes-nous invités à comprendre que le serviteur n’est pas envoyé pour juger les hommes et les condamner mais pour leur prêcher l’Évangile. Prêcher et non pas juger, voici ce que le Christ a fait lors de son premier avènement.
-# De même, le disciple doit-il éprouver d’une manière ou d’une autre le détachement du monde exprimé par Jésus lorsqu’il disait n’avoir sur terre pas même une pierre où reposer sa tête.
-# Et ce détachement doit encore s’accompagner du sentiment de l’urgence de la prédication du Royaume, car si l’Évangile est la Parole qui donne la vie de Dieu, on ne peut plus lambiner, il faut d’urgence que cette Parole parvienne à tous les cœurs. Nous ne sommes pas des morts parlant à des morts, mais des vivifiés apportant la vivification.
-# Enfin, seul le disciple prêt à suivre le Seigneur maintenant le suit effectivement. Le Royaume des cieux n’est pas fait de promesses, d’intentions et de projets, mais de don ferme, radical et sans retour.

Nous avons ainsi rassemblé quatre qualités du disciple comme imitateur du Christ: il prêche sans juger, il est détaché des intérêts du monde, il est pressé de transmettre la Parole pour la vie éternelle, il s’est consacré totalement à suivre le Seigneur.

Quatre qualités du disciple qui imite le Christ. Elles sont belles et exigeantes ces qualités, elles forment un programme de vie magnifique, mais elles ne nous disent pas encore tout ce que saint Luc a voulu nous transmettre. Je traduis la première phrase de notre évangile de manière plus littérale: «Or il advint comme s’accomplissaient les jours de son assomption, que Jésus durcit sa face pour aller à Jérusalem, et il envoya des messagers devant sa face», messagers qui ne furent pas reçus parce que «sa face était en train d’aller à Jérusalem». Cette phrase énigmatique est un rappel de deux grands livres de la Bible, le livre de l’Exode dominé par la figure de Moïse et les livres des Rois, dominés par la figure d’Élie.

La montée vers Jérusalem rappelle d’abord la figure de Moïse qui avait demandé à Dieu un assistant pour monter en terre promise avec le peuple. Dieu avait alors répondu à Moïse qu’Il viendrait Lui-même l’assister dans cette montée. Plus exactement, Dieu avait répondu: «Ma face ira» avec toi (Ex 33, 14). Jésus rappelle aussi Élie car Élie avait connu une assomption, étant enlevé au ciel sur un char de feu sous les yeux de son disciples Élisée.

Faute de temps pour les détails, je vais à l’essentiel: tout ce que nous avons entendu ce matin commence à la Transfiguration, où Jésus voit sa face changer et écoute Moïse et Élie parler de sa sortie de ce monde; et tout ce que nous avons entendu ce matin s’achève à Jérusalem dans l’enlèvement du corps de Jésus au ciel. Durant cette montée à Jérusalem, le Christ est la Face de Dieu, Dieu rendu visible et entraînant son peuple vers la terre promise; il est le roi qui entre dans sa ville pour prendre possession de son règne éternel.

Qu’est alors un disciple? Un disciple du Christ est un compagnon de la Face de Dieu, qui suit la Face de Dieu depuis la Transfiguration jusqu’à la Jérusalem du ciel. Toute l’évangélisation du monde est comme contenue dans ce trajet du Christ, et chacun de ses disciples parcourt ce trajet avec le Christ, comme disciple de la Face de Dieu.

Nous pouvons maintenant comprendre dans toute leur profondeur ce que sont les quatre qualités du disciple.

-# Le disciple ne choisit pas le trajet qui monte vers Jérusalem, il ne choisit pas les lieux où il faut prêcher, il ne se révolte pas contre ceux qui refusent d’accueillir sa parole, car en toutes choses il ne fait qu’accompagner le Christ entraînant l’humanité vers la Jérusalem du ciel.
-# Le disciple a les yeux fixés sur le terme du trajet, c’est-à-dire sur l’assomption du Christ dans sa gloire, entraînant avec lui tous les sauvés. Car la Face de Dieu n’a été arrêtée par rien sur terre, Jésus n’a même pas reposé la tête sur la pierre dans le tombeau du Golgotha.
-# Le disciple sait que le temps est compté, que les jours de l’assomption sont déjà arrivés, que la victoire appartient déjà à la vie. Il laisse les morts enterrer les morts. Le disciple de la Face de Dieu est un disciple de l’extension du règne de la vie et de cela seulement.
-# Le disciple a la même assurance, la même fermeté que la face du Christ qui ne retourne pas en arrière, qui à chaque instant fait avancer l’histoire du monde vers sa consommation.

Ainsi, qu’un disciple du Christ s’avance en marchant vraiment sur le trajet suivi par le Christ, et c’est la Face de Dieu qui s’avance. Qu’il prêche l’évangile du Christ, qu’il donne les sacrements du Christ, et c’est le Royaume de Dieu qui s’accomplit, c’est toute l’humanité qui monte vers la Jérusalem céleste, qui va vers son assomption dans la vie éternelle. Frère Joseph-Thomas, il ne faut pas cesser de méditer et de revenir sur cet évangile des disciples de la Face de Dieu. Il contient le secret de nos vies.