Homélie du 2e dimanche de Pâques - 3 avril 2016

Disciples du Crucifié ressuscité d’entre les morts

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

Pourquoi le pape saint Jean-Paul II, quand il a institué cette fête de la Miséricorde, l’a-t-il placée justement ce dimanche de l’octave de Pâques ? Sans doute était-ce suggéré par sa compatriote sainte Faustine, grand apôtre contemporain de la miséricorde, qu’il avait canonisée. Mais qu’est-ce qui prédisposait ce dimanche à devenir le dimanche de la miséricorde ? La réponse la plus obvie c’est que, dans l’Évangile que nous venons d’entendre, Jésus, lors de sa seconde apparition à tous les apôtres, leur confie le pouvoir de remettre les péchés : « Recevez l’Esprit Saint, tous ceux à qui vous remettrez leur péchés, ils leur seront remis » (Jn 20, 22-23). Ce sont donc les sacrements du pardon de Dieu, le baptême en tout premier lieu et le sacrement de réconciliation qui en est le prolongement dans la vie chrétienne, que Jésus institue en donnant ce pouvoir aux apôtres. Néanmoins, ce n’est pas par hasard que ce pouvoir de pardonner, Jésus l’a donné justement à ce moment-là. Il a donné aux apôtres de pouvoir pardonner parce que, à cette occasion, il a eu lui-même à leur donner son pardon. À qui ? Mais aux disciples, bien entendu.

Aujourd’hui le pardon est donné à Thomas pour son incrédulité. Mais il ne s’agit pas de l’incrédulité du seul Thomas. Nous avons trop tendance à faire de Thomas la figure emblématique de l’incrédulité, comme à faire de Judas celle de l’infidélité. Dans les deux cas les disciples n’ont pas accepté la mort de Jésus, et en conséquence n’ont pas cru qu’il ressusciterait d’entre les morts, alors qu’il le leur avait dit. Ils n’ont pas cru que Dieu voulait le sacrifice d’un Messie Serviteur souffrant. En lien avec ce refus de la croix, il y a eu chez eux une incapacité à accueillir le mystère de la résurrection. Bien que Jésus leur apparaisse de manière répétée pendant quarante jours, à chaque fois ils se remettent à douter. C’est saint Jean qui nous en livre la raison. Ils n’ont pas cru en la résurrection pour la même raison qu’ils n’avaient pas voulu de la croix. Le Messie Serviteur souffrant était un Messie humilié, qu’on n’a pas envie de suivre, alors qu’on espérait siéger à droite et à gauche d’un messie temporel et victorieux. Quand Jésus a annoncé pour la première fois sa passion et sa mort, saint Pierre s’est mis devant lui et lui a dit : « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » (Mt 16, 22). Et Jésus a dû lui dire : « Passe derrière moi, tu me fais obstacle comme Satan ! » (Mt 16, 23). « Derrière moi », c’est-à-dire « mets-toi à ma suite, ne te mets pas en travers de ma route comme le démon ». Jésus n’arrêtera pas de dire à Pierre, jusque dans sa dernière apparition : « Toi, suis-moi ! » (Jn 21, 22). Car, comme saint Pierre le confessera plus tard dans sa première épître : « Il nous a frayé le chemin afin que nous suivions ses traces » (1P  2, 21).

Il en va de même pour la résurrection. Saint Jean nous dit que, quand il a vu le tombeau vide, mais surtout « les linges [c.à.d. le linceul avec ses bandelettes] affaissés et le suaire [c.à.d. la mentonnière] qui était sur sa tête, non pas [affaissé à terre] avec les linges mais, pour sa part, enroulé à sa première place » (Jn 20, 6-7), il comprend que le suaire s’est vidé, de l’intérieur, du corps de Jésus sans avoir été désenveloppé. C’est seulement alors que, nous dit-il : « Il vit et il crut » (Jn 20, 8). Pourquoi n’avait-il pas cru jusqu’à lors en la résurrection de Jésus ? Il nous le dit lui-même : « En effet, ils [les apôtres] ne comprenaient pas encore que, d’après l’Écriture, il fallait qu’il ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 9). Comme tous les juifs pieux de leur temps, ils croyaient sans doute que tous les morts ressusciteraient « à la résurrection au dernier jour » (Jn 11, 24). Mais ce qui leur faisait difficulté c’était que le Messie doive ressusciter « d’entre les morts ». Dès les premières annonces de la passion, ils s’étaient « demandé entre eux ce que pouvait signifier ressusciter d’entre les morts » (Mc 9, 10).

« Ressusciter d’entre les morts » veut dire que les morts restent encore dans leurs tombeaux ; autrement dit que, même après la résurrection du Messie, le monde continue comme il est depuis le péché des origines, marqué par la souffrance et la mort. Si ce n’était déjà pas très réjouissant de devoir suivre un Messie humilié — c’est pourquoi « l’abandonnant, tous prirent la fuite » (Mc 14, 50) —, ce ne l’est pas davantage de devoir suivre un Messie « ressuscité d’entre les morts ». À la rigueur, ils étaient prêts à accepter, comme certains courants juifs, que le Messie connût la souffrance et la mort, mais cette mort devait ouvrir directement sur la résurrection universelle et le Jour du Seigneur, où ils auraient siégé tout de suite avec le Messie dans sa gloire. Jésus est apparu ressuscité, mais seulement aux disciples (cf. Ac 13, 31), non au monde (cf. Jn 14, 22). De plus, bien qu’il fût glorifié dans toute son humanité dès sa résurrection, il n’est pas apparu dans sa gloire. Marie-Madeleine le prend pour le jardinier et les disciples d’Emmaüs pour un voyageur, « car leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24, 16).

Que veut dire croire en un Messie « ressuscité d’entre les morts » ? Cela veut dire que le monde — dans lequel les apôtres, et nous à leur suite, devons être les témoins du Christ Ressuscité — est un monde qui ne voit pas de manière éclatante les signes de la Résurrection. Encore aujourd’hui les juifs nous disent : comment pouvez-vous croire que Jésus est le Messie, puisque le monde continue tel qu’il a toujours été, à savoir un monde où il y a l’injustice, la violence, la souffrance et la mort. En fait, nous savons que le monde n’est plus le monde totalement païen d’avant le Christ, et des sages juifs viennent de le reconnaître et de l’attribuer au christianisme. Toutefois ce Royaume, comme Jésus l’avait annoncé, vient non pas glorieusement mais humblement dans le cœur des hommes, comme le grain de sénevé, et fait lever lentement le monde comme le levain dans la pâte. Nous ne sommes pas encore au jour de l’avènement glorieux du Seigneur. Que ce ne soit pas un chemin semé de roses, les apôtres le savaient bien, et c’est cela qui motivait cette « lenteur à croire » (Lc 24, 25) et cette « incrédulité » (Mc 16, 14) que Jésus leur reproche, puis leur pardonne miséricordieusement. Par la suite, leur vie et leur mort ont confirmé amplement qu’ils avaient des raisons d’avoir peur de suivre Jésus, même après sa résurrection d’entre les morts. Saint Paul n’ira-t-il pas jusqu’à dire : « Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut » (1 Co 4, 13).

Si tous les morts avaient ressuscité avec le Christ, le Royaume de Dieu serait venu dans son état glorieux et ils n’auraient eu qu’à siéger avec lui. Or ils ont eu à vivre des années, et l’Église aura à vivre des siècles, d’humble cheminement à la suite d’un Messie crucifié et ressuscité non pas avec les morts, mais d’entre les morts. Nous comprenons alors leur difficulté à croire, car elle est la même que la nôtre. Nous avons toujours tendance, comme les apôtres et les saintes femmes chacun à leur manière, à ramener Jésus à nous, à vouloir le garder pour nous comme Marie-Madeleine à qui Jésus dit « Ne me retiens pas […] je monte vers mon Père et votre Père » (Jn 20, 17). Jésus ressuscité « nous précède » (Mt 28, 7), il est toujours devant nous sur la route qui conduit au Père. Nous ne pouvons pas le retenir « chez nous », le ramener à la petite sphère familière de notre famille, de notre milieu ou de notre culture.

Quant aux apôtres, ils avaient voulu mettre Jésus et sa royauté messianique dans le jeu de leurs espoirs et de leurs ambitions. Certains d’entre eux ont voulu « siéger à sa droite et à sa gauche dans sa gloire » (Mc 10, 37), d’autres se sont disputés jusqu’au soir de la dernière Cène pour avoir la première place (Lc 9, 46 ; 10, 24). Or voilà qu’en tant qu’apôtres du Ressuscité d’entre les morts, ils sont envoyés comme des va-nu-pieds sur les routes d’un empire romain qui est toujours là avec tout sa puissance, prêt à devenir bientôt persécuteur, envoyés vers un monde païen qu’il va falloir convertir. Bien sûr, la force intérieure de l’Esprit leur sera donnée et les signes charismatiques, mais cela restera toujours sous le régime d’un Royaume qui commence dans le secret des cœurs sans s’imposer d’abord par sa puissance.

Voilà la miséricorde que Jésus a donnée à ses apôtres en sa seconde apparition : il a pardonné sa lenteur à croire, non seulement à Thomas, mais aussi à tous les apôtres et aux saintes femmes. Certes, les saintes femmes étaient bien venues, elles, au tombeau, mais pour rendre les derniers hommages au cadavre d’un mort. Il est très significatif qu’il n’y ait qu’une femme qui ne soit pas nommée dans ce cortège funéraire : la Vierge Marie. La seule qui ait gardé la foi en tout ce que Jésus avait annoncé. Faisons comme elle, et ne prétendons pas mettre le Seigneur dans notre jeu. La miséricorde que nous fait le Christ en ce dimanche de Thomas c’est ce retournement où il nous demande de nous mettre à sa suite sans prétendre lui indiquer, nous, le chemin qui devrait être le sien. Cela, ce fut l’erreur terrible du péché de Satan, que nous ne devons pas reprendre à notre compte en prétendant court-circuiter et le Messie humilié, et le Messie ressuscité d’entre les morts.

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