Homélie du 5e DC - 6 avril 2014

Donner sa vie

par

fr. Jean-Michel Maldamé

«Jésus aimait Marthe, et sa sœur et Lazare». Jésus les a aimés en acte et en vérité, comme le montre le texte de saint Jean (chap. 11). Jésus savait que les autorités de Jérusalem voulaient l’éliminer. À plusieurs reprises, elles avaient tenté de le mettre en prison; elles avaient organisé sa mise à mort par lapidation… Menacé de mort, Jésus avait quitté Jérusalem; il était parti de l’autre côté du Jourdain, contrée où les autorités juives n’avaient pas de pouvoir. C’est là qu’il apprit la maladie de son ami Lazare. Il resta deux jours sans répondre à l’appel de Marthe et de Marie. Comme les disciples le lui dirent, en revenant ouvertement à Béthanie, il se livrerait à ses ennemis. Ce furent deux jours de réflexion avant de décider de revenir à Jérusalem. Quand il partit, Thomas déclara: «Allons, nous aussi, et mourrons avec lui». C’est donc au risque de sa vie, en toute conscience de la gravité de sa décision, que Jésus vint sauver son ami. Jésus est allé en toute lucidité au-devant d’une mort prévisible pour sauver son ami. Ainsi quand Jésus fit ses adieux aux disciples, au moment où Judas l’avait livré, il leur déclara: «Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis» (Jn 15, 13). Celui qui parle a fait ce qu’il a dit.Il a sauvé Lazare de la mort en se plaçant lui-même dans le cercle de la haine et de la violence homicide.

Nous sommes alors confrontés à la question: Pourquoi a-t-il exposé sa vie? Pourquoi ce geste insensé? La réponse nous est donnée par le récit de Jean. Lorsque Jésus est devant le tombeau de Lazare, il invoque son Père: «Père, je te rends grâce de m’avoir exaucé»; Jésus emploie un verbe au passé, puisque Lazare est toujours dans le tombeau. L’action de grâce concerne donc ce qui précède, la confession de foi faite par Marthe. En effet, dans cette ultime étape de la vie publique de Jésus, Jean fait de Marthe la porte-parole de la communauté chrétienne quand elle confesse la foi plénière en Jésus Messie et Fils de Dieu et, plus précisément encore, elle croit que Jésus est «la résurrection et la vie». Sa foi ne porte pas seulement sur la fin des temps, mais sur le présent: dès maintenant Dieu donne part à sa vie, la vie éternelle. Par la foi et les sacrements de la foi, les baptisés sont devenus enfants de Dieu. Cette foi est dite par Marthe, figure de l’Église. Nous qui partageons la foi de Marthe, nous disons la prière reçue de Jésus, le «Notre Père» – car par le baptême d’eau et d’Esprit, nous sommes devenus enfants de Dieu. La naissance de cette communauté, ici représentée par Marthe,est l’œuvre de Jésus qui rend gloire à son Père de l’avoir exaucé en conduisant les disciples à la foi et en faisant ainsi advenir son règne.

«Jésus aimait Marthe et sa sœur, et Lazare.» Si le récit mentionne le nom de Lazare c’est parce qu’il nous représente. À la parole de Jésus, Lazare est sorti du tombeau. Ce n’est pas encore la plénitude de la vie, puisque Lazare devra une fois encore mourir. Mais il est sorti du tombeau, des ténèbres, de l’enfermement dans le mal, la prison de la violence. Il nous représente donc puisque nous aussi sommes rassemblés pour la prière nous avons été appelés à la vie et sommes devenus enfants de Dieu par la foi et les sacrements de la foi (le baptême et l’eucharistie). Cette situation est indiquée par un détail du récit. Quand Lazare se réveille du sommeil de la mort, ses mains et ses pieds sont liés de bandelettes, et un voile est posé sur la tête. Il est comme nous dans les liens de la mort; il est comme nous dans l’obscurité de la foi. Certes, nous avons reçu l’appel de Jésus; mais la vie éternelle n’est que commencée. Aussi nous unissons notre mortalité à mort du Christ pour vivre avec lui et aller vers l’ultime résurrection qui sera une glorification. La différence entre ces deux états est marquée par Jean grâce à une reprise de ce point dans le récit pascal de la résurrection. Le tombeau de Jésus est vide; il n’y a que les bandelettes et le voile qui fut posé sur sa tête, soigneusement rangés – rien d’autre (Jn 20,6). Jésus est entré dans la gloire du Père. Un monde nouveau a commencé.

Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare. Par amour pour eux, il a pris le risque de venir là où ses ennemis dominaient et ainsi s’est livré à la mort. Il l’a vécu non seulement pour eux, ses proches, mais pour toute l’humanité. Oui, il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Jésus a donné sa vie pour nous. Nous sommes ses amis. Il nous donne part à sa vie. Oui, en regardant Lazare sortir du tombeau apprenons que la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant.