Homélie du Mercredi des cendres - 6 mars 2019

Entre le portail et l’autel, les prêtres iront pleurer

par

fr. Loïc-Marie Le Bot

Frères et sœurs,

À vrai dire, j’aurais aimé vous aider à entrer en carême en vous livrant une belle méditation sur ce temps liturgique, sur ce qu’il nous appelle à vivre pour nous préparer à Pâques. Sans doute vous aurais-je invité en reprenant l’Évangile du jour à l’aumône, à la prière et au jeûne. Sans doute vous aurais-je rappelé le sens de la pénitence personnelle et la joie de la réconciliation. Sans doute vous aurais-je expliqué le sens du geste de l’imposition des cendres. Pourtant, je dois vous dire que je ne rentre pas dans le carême cette année avec un cœur léger, ni avec le cœur dégagé qui permet de prêcher avec simplicité et facilité.

Nous sommes au courant de ce qui se passe dans notre Église au loin et ici. Depuis plusieurs mois, de mauvaises nouvelles concernant des clercs de tout rang nous parviennent, s’accumulent et semblent ne pas vouloir s’arrêter. Des abus, des manquements, des crimes mêmes, sont mis à jour et divulgués au jour le jour. Des comportements contraires à la loi divine que nous prêchons sont dévoilés. Les difficultés des pasteurs à y répondre correctement sont affichées en première page. C’est dire que nous, nous tous, surtout nous prêtres et religieux, sommes accablés et honteux, inquiets des jours à venir, parfois nous sommes aussi révoltés, amers, voire désespérés de notre Église et de son personnel. Alors, bien sûr, on peut dire que les médias mettent en scène tout cela avec un savoir-faire consommé et savent focaliser notre attention sur ces faits pas toujours exacts. Alors, bien sûr, on peut dire que les statistiques ne sont pas pires que d’autres instances civiles, que cela touche en réalité un petit nombre de personnes. Alors, bien sûr, on peut dire que l’Église a connu dans le passé de nombreuses épreuves, y compris concernant les clercs, et qu’elle a pu dépasser ces crises par de beaux mouvements de réforme.
Ceci ne nous console pas vraiment car les dégâts sur les personnes sont grands, et parfois irréparables ; notre crédibilité est sérieusement atteinte ; le poids de notre parole va encore diminuer, alors que les grands malheurs et défis de notre temps attendent justement que la parole de Dieu soit annoncée pour éclairer les consciences. Voilà, où nous en sommes. Et voilà que le carême commence. Et peut-être plutôt que de prêcher j’aurais envie de me taire et de laisser la Parole de Dieu parler d’elle-même ! Mais tout même risquons une parole, puisque j’ai été envoyé vers vous pour cela. C’est encore la liturgie qui va se faire notre éducatrice. Nous attendons une parole de consolation et de réconfort, et voilà qu’elle nous appelle à la pénitence et à l’ascèse ! Comme c’est une réponse inattendue, il y a sans doute là un chemin pour nous. La parole du prophète Joël que nous venons d’entendre résonne avec une singulière actualité aujourd’hui :

Entre le portail et l’autel, les prêtres, serviteurs du Seigneur, iront pleurer et diront : « Pitié, Seigneur, pour ton peuple, n’expose pas ceux qui t’appartiennent à l’insulte et aux moqueries des païens ! Faudra-t-il qu’on dise : “où donc est leur Dieu ?” »

Voilà bien une réponse du Seigneur. Il nous faut pleurer et implorer pitié ! Celui qui dit et ne fait pas, et qui est surpris dans sa contradiction, est une source de ridicule et de dérision. En plus, si c’est un homme de Dieu, il rend un contre-témoignage envers Dieu lui-même. « Où est leur Dieu ? » peut-on se demander. C’est un constat qui sonne juste. Nous sommes bien exposés en raison de nos péchés à l’insulte et aux moqueries. La présence de Dieu auprès de son Peuple est remise en cause. Mais la parole du prophète ne s’arrête pas à un constat, aussi dur soit-il : elle ouvre un chemin. Voilà notre espérance ce soir.
Cette situation de péché n’est pas définitive, on peut en sortir. Le prophète nous indique alors la manière de nous détacher des péchés :
Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements.

Nous sommes tous atteints par le péché, soit que nous le commettions, soit que nous le subissions. Et nous sommes tous comme rendus solidaires dans sa réalisation, nous sommes tous blessés par ses conséquences. C’est pourquoi, le Seigneur nous appelle tous, il ne nous laisse pas sans secours. Il nous dit : « Revenez ! »
C’est dire que notre situation, aussi dramatique qu’elle soit, n’est pas sans trouver une réponse de la part du Seigneur : « Revenez à moi ». Alors, il faut que nous allions aussi tous d’un même mouvement dans le retour vers Dieu : les uns en demandant pardon et les autres en pardonnant, tous en changeant de vie. Il nous faut faire en quelque sorte un chemin inverse de celui qui conduit au péché. Ce chemin a sa part de douleur. Concrètement nous avons l’appétit coupé ; le sentiment de quelque chose de gâché nous envahit ; les larmes viennent d’elles-mêmes. Nous sommes tristes comme si nous avions perdu quelqu’un de cher.

La liturgie de ce jour nous révèle que le Seigneur nous aide dans ce chemin de purification et de réconciliation. Nous ne sommes pas seuls, le Christ parcourt ce chemin avec nous, il a lui-même jeûné pour nous, pleuré pour nous, et même porté notre deuil. Il accorde du prix à notre jeûne, à nos larmes et à notre tristesse, et même leur donne une force purificatrice. Le Seigneur nous en supplie par la bouche de Paul : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! »
En effet le Christ dans sa mort a voulu s’offrir pour le pardon des péchés. C’est en lui que tous les hommes trouvent le pardon auprès de Dieu. C’est lui aussi qui devient alors l’artisan de la réconciliation. On ne peut en rester à la dénonciation et à la reconnaissance des péchés, il faut encore aller plus loin avec le Christ jusqu’à la réconciliation. En nous unissant à lui, nous sommes rétablis dans la relation à Dieu et aux autres. C’est cela la réconciliation ; nous en savons le prix : le Christ est mort pour les péchés.

« Revenez au Seigneur » : nous sommes invités à retrouver le lien essentiel avec lui. « Quand tu pries, retire-toi dans ta chambre et prie ton Père qui est là dans le secret. » Voilà que notre carême peut s’ouvrir d’une manière nouvelle : retrouvons tous notre lien intime avec le Seigneur, et cultivons-le. Il nous permettra de voir les choses avec justesses, les horreurs et les grandeurs. Il nous permettra ces gestes qui vont manifester la réconciliation. En plus, « ton Père qui voit dans le secret te le rendra » ; il te le rendra en te restaurant dans ton identité et ta fierté de fils de Dieu et de fils de l’Église. Il te purifiera et te guérira par sa grâce et te donnera la force de prendre le chemin de la conversion. C’est ce lien essentiel sur lequel nous devons nous appuyer. Ce lien n’est pas fermé, il nous ouvre aussi sur nos frères et sur l’Église entière. Le partage a cette finalité de nous faire comprendre notre solidarité fraternelle. Nous sommes en route, même avec un cœur lourd et triste. Le Seigneur nous accompagne, ayons foi en lui ! Il nous répond par les mots du prophète Joël : « Et le Seigneur s’est ému en faveur de son pays, il a eu pitié de son peuple. »
Amen !