Homélie du 1er Dimanche du Carême - 10 mars 2019

Entrer en tentation ?

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Entrer avec le Christ au désert, c’est entrer dans une zone de turbulences et de tentations. En ce début de Carême, nous voilà plus que servis avec la crise sérieuse qui affecte l’Église en France et un peu partout… Dieu n’aurait-il pas entendu notre supplique (spécialement reformulée depuis 15 mois) : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » ? Est-il raisonnable de reprendre le chemin du désert de Carême, d’entrer positivement à nouveau en tentation, pour parvenir à Pâques (et au baptême pour les catéchumènes) ? Ne visons-nous pas trop haut, au-delà de nos forces ? Le désert, erêmos en grec (qui donne « ermite », « ermitage », « érémitique », en français), désigne un lieu de solitude — où de fait l’on est seul — et même une désolation — cet état pénible dû à la solitude. À y regarder de plus près, ni le Peuple hébreu de l’Exode (pendant 40 ans) ni Jésus (durant 40 jours) ne sont allés tout à fait seuls au désert : le Peuple de Dieu y est allé, en tant que Peuple de Dieu, conduit par Moïse, pris en charge par ce Dieu de délivrance « au bras fort et à la main étendue » ; quant à Jésus, « plein d’Esprit-Saint, il revient du Jourdain ; dans l’Esprit il est mené dans le désert, quarante jours, tenté par le diable » (Lc 4, 1-2) ; Jésus n’est jamais seul : « Je ne suis pas seul : le Père est avec moi », dira-t-il juste avant sa Passion (Jn 16, 32). Précisons encore que tentation en grec équivaut à épreuve, c’est le même mot (peirasmos). Jésus tenté ou les Hébreux tentés, c’est Jésus mis à l’épreuve, ce sont les Hébreux mis à l’épreuve. Nous-mêmes sommes tentés et mis à l’épreuve dans la solitude de la prière, du jeûne et du partage. L’épreuve devient tentation menaçante quand on y entre trop seul, mal accompagné ou trop sûr de soi ; mais elle a une valeur positive de révélation — comme pour un élève, un apprenti, un étudiant — quand elle est accompagnée, soutenue par un guide, un formateur, un père. Lors de son baptême au Jourdain, Jésus avait déjà été révélé comme Fils de Dieu. Et le voici entrant au désert des tentations comme pour y être affermi, en vue du baptême de sa Pâque. De même, Israël arraché à l’Égypte, manifesté dans le baptême de la mer rouge, entrait en exode pour être affermi et « cuit » pendant 40 ans de désert, éprouvé dans l’accompagnement divin, en vue de la Terre promise (« On verra bien s’ils entreront dans mon repos », dit Dieu — Ps 94). L’épreuve de la tentation apparaît comme une « cuisson », souvent « cuisante ». Plus sérieusement, c’est une question d’identité profonde révélée par un chemin débouchant sur la possession de cette identité : identité du Peuple de Dieu (nomade devenu récoltant des fruits du pays où coulent le lait et le miel offerts en reconnaissance à Dieu, guide et père) ; identité de Jésus « fils de Dieu » manifesté dans la faiblesse pour être « établi fils de Dieu avec puissance par sa résurrection d’entre les morts (Rm 1, 4). Face à Jésus, le tentateur, le Diable, dia-bolos (diviseur, « éparpilleur »), porte précisément ses attaques sur cette identité profonde : « Si tu es fils de Dieu, dis à cette pierre qu’elle devienne pain » ; « si tu es fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas » ; si tu te prosternes en face de moi…, autrement dit, si tu rejettes ta nature de fils de Dieu… Et face à Israël, le diable avait multiplié ses sournoises tentations : se résigner à l’esclavage, mépriser les promesses accordées par Dieu à ses pères, Abraham, Isaac et Jacob, sans cesse gémir et soupirer après les oignons de l’Égypte. En ce premier dimanche de Carême, nos chers catéchumènes vont être appelés par l’évêque, élus, en vue du baptême dans le Christ. Il en va de leur identité, de leur vocation. À Pâques, avec saint Paul et chacun de nous, ils chanteront le Père qui « nous a élus dans le Christ dès avant la fondation du monde pour être saints et immaculés devant lui dans l’amour ; prédestinés en vue de la filiation, par Jésus le Christ » (Ep 1, 4-5). D’ici là, le désert devra être envisagé, non pas seul, mais conduit par l’appel du Père, dans la force des victoires du Fils, dans la force de l’Esprit-Saint. Pour que la solitude ne soit pas désolation mais consolation, ils auront, nous avons tous, besoin du Consolateur, l’Esprit Paraclet. Oserais-je anticiper sur la fin du cycle pascal, la Pentecôte ? Pour bien débuter ce Carême, n’entrons surtout pas seul en tentation, mais suivons Jésus, « dans le désert et dans l’Esprit-Saint ». Laissons-nous revêtir de la cuirasse des vertus théologales de foi, espérance et charité. Mieux : implorons l’Esprit-Saint pour recevoir ses dons, comme des voiles qui soulageront nos efforts et nous conduiront à bon port. Ainsi implorons le don de la sagesse (pour savourer combien le Seigneur est bon), le don d’intelligence (pour entrer en profondeur dans la Parole de Dieu et acquérir le sens de la foi), le don de science (pour reconnaître Dieu à l’œuvre dans la nature et dans l’histoire), le don de conseil (pour un bon discernement spirituel), le don de force (pour persévérer dans les épreuves), le don de piété (qui fait de nous des enfants de Dieu confiant en sa paternité), le don de crainte (afin de sans cesse regarder Dieu avec respect de sa majesté, dans l’humilité et l’émerveillement). Bon Carême, au désert, avec Jésus dans l’Esprit-Saint !