Homélie du 1e DC - 10 février 2008

Épreuves et tentation

par

fr. Jean-Michel Maldamé

«Comme nous l’avons appris du Seigneur Jésus et dans l’Esprit qu’il nous a donné, nous avons l’audace de dire (en latin audemus dicere): Notre Père…». Cette prière, appelée par ses premiers mots, le Notre Père, habite notre vie. Heureux sommes-nous de l’avoir apprise par cœur dans notre enfance et de l’avoir inscrite dans notre mémoire et de la porter comme un trésor. Si nous disons de bon cœur «délivre nous du mal», dire «ne nous soumets pas à la tentation» fait difficulté pour beaucoup. Cette demande porte une ombre sur la certitude que Dieu est amour. Elle laisse entendre que Dieu serait la source de la tentation et qu’il serait un Dieu cruel qui nous met en situation de nous perdre. Dieu serait-il cet ennemi de l’homme, que tant de nos contemporains refusent à bon droit? Je ne sais pas à quoi pensaient les traducteurs quand ils ont choisi le terme tentation pour traduire le terme grec de l’Évangile, qui signifie d’abord épreuve. Ce terme souligne que la vie humaine passe par des épreuves souvent douloureuses. Or il y a épreuve et épreuve.

D’abord, les épreuves qui font partie du cours normal de la vie, car elles sont liées aux passages à franchir pour grandir. On parle des épreuves d’examen pour vérifier et valider les connaissances. On parle d’épreuve plus largement pour dire comment à chaque étape de la vie, l’épreuve et la souffrance sont là. L’enfant accède aux apprentissages fondateurs, à la parole, à la marche… L’adolescent doit maîtriser ses envies, ses impatiences… L’entrée dans la vie professionnelle puis la conduite du travail sont toujours éprouvantes… Le grand âge continue d’être un temps où il faut surmonter les difficultés. Ces épreuves et les souffrances qui les habitent sont liées à la croissance et peuvent être justifiées. Et en ce sens une vie sans épreuves est une vie rêvée.

Il est hélas d’autres épreuves qui ne sauraient être justifiées: la maladie qui brise le cours de la vie, l’accident invalidant… les échecs, les séparations avec ceux que l’on aime, les deuils… De tels événements, marquées par le sceau du malheur et de l’absurde, sont des épreuves injustifiables. Nous ne pouvons y consentir. Nous y sommes soumis. Car de telles épreuves détruisent. Elles détruisent ce qui est enlevé. Mais elles font pire; elles peuvent détruire notre être, le fond de notre cœur, notre âme, notre raison de vivre. Ainsi ces épreuves peuvent-elles être appelées tentations au sens fort du terme. C’est de ce genre d’épreuves négatives dont nous demandons d’être délivrés; nous demandons à Dieu de les écarter et de faire en sorte que nous n’y soyons pas soumis pour ne pas perdre notre âme dans la tempête qui est tentation.

À qui le demandons-nous? À celui que nous appelons «notre Père». Nous le disons dans l’Esprit Saint; nous le disons «dans le Christ». La demande alors prend son vrai sens. En effet, comme le texte de l’évangile de Matthieu nous l’a rappelé (4, 1-11), Jésus a connu l’épreuve dès le début de sa vie, lors de son séjour au désert où il fut conduit par l’Esprit. Plus encore, Jésus a connu les épreuves dont nous ferons mémoire lors de la grande semaine qui vient au terme du carême: son procès, sa passion et sa mort en croix. Or si Jésus l’a fait, ce n’est pas pour lui, mais pour nous. Car Jésus a assumé non seulement les épreuves positives de la vie, mais les épreuves les plus négatives: l’injustice, la haine, la destruction du corps et de l’esprit. Il l’a fait pour nous rejoindre dans nos épreuves les plus injustes, les plus inadmissibles, les plus incompréhensibles. Aussi notre vie chrétienne consiste-t-elle à nous unir à lui. Nous unissons nos épreuves aux siennes, afin de participer au mouvement qui nous conduit à travers les épreuves négatives, accident, maladie, humiliations, séparations et mort même à la vie éternelle. Père, que ton nom soit sanctifié! Que ton règne vienne! Que ta volonté soit faite! arrache nous aux épreuves destructrices, écarte toute tentation!