Homélie du - 10 juillet 2016

Esplangchnisthè

par

Daniel Vigne

Frères et sœurs, nous connaissons bien cette belle parabole. Mais il y a au milieu du récit un mot sur lequel je voudrais attirer votre attention, dont je voudrais ressentir avec vous l’importance. Car ce mot est comme le centre de gravité du texte ; c’est autour de lui que tout pivote. En grec, il est un peu difficile à prononcer, et même à écrire. Ce mot, c’est esplanchnisthè, ce qu’on traduit par  : il fut touché de compassion, ou encore  : il fut saisi de pitié. Littéralement, il faudrait traduire  : il fut pris aux entrailles, car splangchnè signifie les viscères, le ventre comme lieu d’une émotion profonde. Oui, devant ce pauvre homme blessé, humilié, devant cet homme qui saigne, le Samaritain est pour ainsi dire « pris aux tripes ». Il ne peut pas passer indifférent, comme d’autres l’ont fait. Il a mal pour celui qui a mal. Oh, il ne brandit pas son brevet de secouriste, il n’est pas spécialiste en victimes de violences, il n’a pas de compétence spéciale  : il fait ce qu’il peut, un peu maladroitement. De fait, le texte dit qu’il verse sur les plaies « de l’huile et du vin », mais l’ordre inverse semblerait plus logique  : d’abord le vin, l’alcool, pour désinfecter, puis l’huile pour oindre et frictionner… Mais tant pis, il commence par l’huile ! Quant à mettre ce blessé tout cassé sur son âne, je doute qu’il l’ait fait de façon professionnelle, avec les précautions requises: imaginez la scène, elle ferait peur à des hommes du Samu ! Que voulez-vous, ce brave homme improvise. Il agit avec son cœur, avec son âme, avec ses mains et son corps, parce qu’il est pris aux entrailles. Il n’obéit pas à une loi extérieure, il est touché de compassion. Esplangchnisthè : c’est ce mot que Jésus a voulu faire entendre au légiste, le spécialiste de la Loi, qui lui a posé deux questions-pièges. La première  : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » Autrement dit  : attention, je connais la Loi, les textes sacrés, et je t‘attends au tournant ! La deuxième : « Et qui est mon prochain ? » Autrement dit  : et maintenant, donne-moi une définition de ce mot ! Mais ce juriste n’est qu’un théoricien, prisonnier des principes et des définitions. Il n’a pas de pitié. Il n’a pas l’expérience de ces situations tragiques dans lesquelles on ne se dit pas  : « Voyons, que dois-je faire ? » comme si la réponse était écrite dans un manuel de bonne conduite, dans la Critique de la raison pratique de Kant, ou même dans la Bible lue sans les yeux du cœur. Car ces situations-là s’éclairent de l’intérieur et ne se sont comprennent qu’en profondeur. C’est pourquoi Jésus, en bon juif, pose aussi deux questions au légiste, des questions qui ne sont pas des pièges, mais qui elles essaient seulement d’ouvrir les yeux de son cœur, qui l’invitent à aller vers la profondeur. « Dans la Loi, puisque tu la connais si bien, qu’est-il écrit, et surtout, comment lis-tu ce qui est écrit ? » Car si le légiste connaît bien les textes et les cite à la lettre, il ne les a pas bien compris. Comme la Critique de la raison pratique de Kant, ce raisonneur veut des impératifs catégoriques. Il veut savoir avant de voir. Il a, justement, des catégories. Le voilà donc qui revient à la charge  : « Et qui est mon prochain ? » Autrement dit  : et qui ne l’est pas ? Qui fait partie ou non de cette catégorie ? Et en réponse, généreusement, Jésus lui raconte une belle histoire pour lui faire entendre le mot essentiel  : le Samaritain fut pris de pitié, esplangchnisthè. Il y a évidemment une certaine ironie dans le fait qu’il s’agit d’un Samaritain, c’est-à-dire, pour le légiste, d’un hérétique. Car cet homme-là n’est pas un juif modèle. Il ne connaît pas la Loi dans toutes ses subtilités, il ne sait pas ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Il n’a même pas appris dans quel ordre précis il faut verser l’huile et le vin ! Toi, tu le sais, semble dire Jésus au légiste ; tu as toutes les compétences requises. Mais si la Loi te dit d’aimer, ne te contente pas de la lire  : va, et fais comme lui. Écoute ton cœur, et pas seulement ta tête. Sois touché aux entrailles. Aie pitié des blessés de la vie. Ces blessés, pas besoin de les chercher au bord des autoroutes. Nous en connaissons tous, et déjà dans nos familles  : le prochain, c’est souvent notre proche. Peut-être qu’ils ne sont pas dans les clous, qu’ils ne sont pas sur la bonne voie. Peut-être qu’ils s’éloignent dangereusement de Jérusalem pour s’enfoncer vers Jéricho. Peut-être qu’à leur égard, nous nous sentons très démunis. Mais ne soyons pas de ceux qui se demandent, de loin  : « Que faire ? Et d’abord, est-il bien mon prochain ? » Soyons touchés au cœur, soyons blessés d’amour pour eux. Offrons-leur ce que nous pouvons, comme nous le pouvons. Oublions nos peurs, nos préjugés, nos jugements. Près de nous des hommes et des femmes souffrent et saignent. De tous côtés les jeunes, les couples, les citoyens sont « attaqués par des brigands » qui leur mentent, qui les trompent, qui les dépouillent. Ce n’est pas le lieu de dire ici qui sont ces voleurs et ces brigands. Mais nous, si nous voulons être disciples du Christ, écoutons les paroles du Christ. Imitons ce Samaritain qui est lui-même une image du Christ. Relevons, consolons, soutenons, avec nos pauvres moyens, ceux qui en ont besoin. Ce n’est pas un devoir moral, ce n’est pas une loi générale, c’est une affaire de cœur et d’entrailles.