Homélie du Solennité de la Sainte Famille - 30 décembre 2018

Exemplaire, la Sainte famille?

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« Tu as voulu Seigneur que la Sainte famille nous soit donnée en exemple. Accorde-nous de pratiquer comme elle les vertus familiales » (oraison de la Sainte Famille).

Un exemple, cette famille dont la mère a conçu hors mariage ?… et dont le père en titre n’est pas le père biologique ? Et que dire de la réponse de l’enfant fugueur à ses parents morts d’inquiétude ? Est-ce vraiment un modèle de délicatesse filiale ? Certes, Jésus est fils de Dieu, et « il se doit aux affaires de son Père » ; mais l’enfant-Dieu de 12 ans aurait tout de même pu y mettre les formes, en disant par exemple  : « Papa maman, je suis désolé de vous avoir plongé dans l’angoisse, mais, voyez-vous, je me dois aux affaires de mon Père »… Au lieu de cela, il leur assène un brutal « pourquoi m’avez-vous cherché ? »

En quoi cette famille hors norme peut-elle donc servir d’exemple ? Eh bien peut-être en ceci  : le lot commun de toute famille — à savoir que les choses ne se passent jamais exactement comme les parents l’avaient prévu —, Joseph et Marie l’ont expérimenté jusqu’au paroxysme. Et, en fait d’imprévu, on peut dire que Joseph et Marie ont été largement servis.

Les parents éduquent l’enfant, mais l’inverse est vrai aussi  : l’enfant (qui n’est jamais exactement comme on l’attendait) et les circonstances enseignent au père et la mère leur métier de parent. Autrement dit, la vie familiale est une « école des parents ».

Dans cette école de parents de Nazareth, il faut reconnaître que Joseph eut la primeur des plus rudes leçons. Joseph, qui est exposé tout d’abord à la terrible épreuve de se croire trahi par la femme qu’il aime éperdument. Joseph, que l’on met toujours devant le fait accompli — car, notez-le bien, on ne lui demande pas s’il accepte ou non de prendre chez lui Marie et l’enfant  : on lui dit de le faire sans avoir peur; et le plus incroyable, c’est qu’il s’exécute sans discuter ! Joseph, le silencieux, qui consent à porter sur ses épaules l’écrasante responsabilité de ces deux mystères  : celui de l’enfant-Dieu et celui de la vierge-mère. Joseph, le dévoué Joseph, ballotté entre l’immense dessein de salut de Dieu et le sordide projet de mort du roi Hérode  : « Joseph, lève-toi, prends avec toi l’enfant, fuis en Égypte et restes-y jusqu’à ce que je te le dise » (et il le fait !) ; et quelques temps plus tard  : « Joseph, lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d’Israël ; car ils sont morts ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant » (et là encore, Joseph s’exécute dans dire un mot).

Mais ce n’est pas tout  : « Mon enfant pourquoi nous as-tu fait cela ? » Qui adresse au préadolescent fugueur ces paroles qui s’apparentent tout de même à des reproches ? Vous l’avez remarqué  : c’est Marie. Pourtant cette intervention parentale aurait normalement dû revenir au chef de famille. Eh bien, là encore Joseph se tait  : sans doute parce que, étant habitué depuis le début au fait accompli, Joseph a appris à accueillir les choses comme elles viennent, sans discuter. Joseph n’est que l’humble exécutant d’une affaire qui le dépasse complètement. Or un père c’est souvent cela  : quelqu’un que le mystère de la vie dépasse, ne serait-ce que pour une raison bien simple, à savoir que, pour un père, le mystère d’une vie nouvelle se développe toujours au dehors de lui, à la différence de la mère qui elle le porte à l’intérieur d’elle-même. Face à ce mystère, forcément, un homme ne se sent pas à la hauteur. Et pourtant — et voilà la grandeur d’un père —, il se met courageusement au service de ce mystère qui le dépasse. En l’occurrence, Joseph a puisé cette force dans sa confiance inaltérable en Dieu et dans l’amour inconditionnel qu’il portait à Marie.

À l’école des parents de Nazareth, Marie allait bientôt recevoir de bien plus terribles leçons encore  : « Un glaive te transpercera le cœur. » Avant que la prophétie de Siméon ne se réalise sur le calvaire, l’épisode de la fugue et du recouvrement de Jésus au temple en serait la préfiguration.

« Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? »
– « Mon enfant ». Notez-le bien  : en employant l’adjectif « mon », Marie ne revendique d’aucune façon la propriété de l’enfant-Dieu — comme on dirait ma maison ou mon vêtement. On emploie souvent l’adjectif possessif « mon » pour exprimer au contraire ce lien privilégié que l’on a avec quelque chose ou quelqu’un auquel on donne le meilleur de soi, par exemple  : ma mission, mon métier ou à plus forte raison mon Dieu. Marie peut donc bien l’appeler « mon enfant » ce Jésus que ses entrailles ont porté et son lait nourri. Plus encore Joseph et Marie sont parfaitement en droit d’appeler « leur » cet enfant à qui ils ont prodigué des trésors d’affection grâce auxquels plus tard Jésus parlerait si bien de la tendresse de son Père des cieux. Qui sait si le souvenir du visage décomposé d’angoisse de ses parents ne lui est pas revenu en mémoire au moment de raconter bien plus tard la parabole du Père guettant anxieusement le retour de l’enfant fugueur ?

– « Pourquoi nous as-tu fait cela ? » Cette épreuve visait à préparer l’ultime dépossession  : donner cet enfant à ce monde impitoyable qu’il s’agissait de sauver. Et d’une certaine manière, c’est cela que vise l’éducation  : donner tout ce que l’on a de plus précieux à un enfant… pour qu’il vous quitte un jour et accomplisse de son côté le dessein de Dieu.

Mais en soumettant Marie et Joseph aux rudes leçons de cette école parentale, le Seigneur poursuivait aussi un autre but  : les préparer à accueillir tous les frères et sœurs que leur « enfant-Dieu de fils » allait gagner au Père. Bref, Dieu destinait finalement Marie et Joseph à être ses parents de surcroît pour ceux des hommes qui n’ont plus de parents, plus de famille, ou bien pour ceux que leur famille ont négligés, oubliés, maltraités.
Joseph, Marie, voici vos enfants.