Homélie du 15 novembre 2020 - 33e Dimanche du T.O.

Faire fructifier nos talents

par

fr. François Le Hégaret

Après avoir pris — nous l’avons entendu la semaine dernière — une parabole ayant pour thème les noces, le Christ prend comme image aujourd’hui un autre thème qu’il affectionne : un homme part en voyage pour un long temps. Jésus ouvre ainsi ses apôtres à la réalité qu’ils vont vivre après l’Ascension, quand il ne sera plus visible aux yeux des disciples. Cela correspond à notre temps, à la manière dont le Christ est en relation avec nous actuellement.

Un homme donc, partant en voyage, distribua à ses serviteurs sa fortune. Saint Matthieu dit même qu’il « livre » ses biens à ses serviteurs. C’est le même terme que Jésus utilise pour dire qu’il va être livré aux mains des hommes pour être crucifié (cf. Mt 17, 22 ou 26, 2). Cela nous renseigne sur ces talents que cet homme distribue : ce qu’il donne, ce n’est pas une partie des biens, mais tous ses biens. Le Christ ne se livre pas à moitié, mais totalement dans sa Passion. Et si cet homme donne des talents en nombre différent, il livre bien à chacun tout. Quand Dieu se donne, il se donne totalement.

Vous allez m’objecter qu’il donne pourtant cinq talents à l’un, deux à un autre, et un seul au troisième. Je vous donne mon interprétation, vous pourrez méditer de votre côté. Ces chiffres sont semblables à ceux que l’on trouve lors de la multiplication des pains (Mt 14, 19), où le Christ, l’unique pasteur de son troupeau, a multiplié les cinq pains et les deux poissons pour son peuple : par là, le Christ préfigurait l’Eucharistie, le don du pain de vie aux hommes. Mais ces cinq pains représentent aussi la Parole de Dieu telle qu’elle a été donnée au peuple juif (ce sont les cinq livres de la Loi), et ces deux poissons symbolisent aussi les deux commandements de l’amour du Christ, aimer Dieu, aimer son prochain. En nourrissant son peuple de sa Parole, et en se donnant lui-même en nourriture, le Seigneur réunit tous les hommes en un seul peuple. En donnant les cinq talents de la Parole, les deux talents de la charité, ou l’unique talent de son Corps ou de son Esprit, le Christ nous a bien tout livré en partage.

Passons alors au travail de ces serviteurs. Il y a une nette différence entre les deux premiers et le dernier. Ceux qui ont reçu cinq ou deux talents, nous dit Matthieu, « aussitôt » font fructifier leurs talents et en gagnent le double. Ils multiplient par leurs actes ce qu’ils ont reçu de la part du Seigneur. Ils ont reçu la Parole de Dieu, les commandements du Seigneur, et ils les ont mis en œuvre ; c’est déjà ce qu’enseignait le Deutéronome : « Écoute, Israël, les lois et les coutumes que je prononce aujourd’hui à vos oreilles. Apprenez-les et gardez-les pour les mettre en pratique » (Dt 5, 1). Celui qui a reçu ainsi les cinq livres de la loi a ainsi pratiqué les dix paroles, les dix commandements du Seigneur. Il recevra d’ailleurs plus tard le talent restant, représentant la foi au Christ. Celui qui a reçu la Loi et la grâce de l’Évangile a fait de même.

Le maître va alors louer ces deux serviteurs, en leur disant la même chose : « C’est bien, serviteur bon et fidèle, en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup je t’établirai ; entre dans la joie de ton seigneur » (Mt 25, 21 et 23). Il reconnaît en eux la fidélité, donc la foi, il reconnaît la bonté, c’est-à-dire la charité, et enfin il leur promet la joie, et comble ainsi leur espérance.

Passons au troisième, à celui qui a enterré son talent. Pourquoi a-t-il fait cela ? D’après ses dires, il a appris à connaître son seigneur, et cette connaissance a fait naître en lui la peur. Nous savions déjà, par la parabole du semeur (cf. Mt 13, 18-23), que Dieu sème à tout va, n’importe où, et là nous apprenons que Dieu moissonne n’importe où, même là où il n’a pas semé. Au lieu de voir en cet acte la générosité de Dieu voulant sauver tous les hommes, il y a reconnu l’avidité et la dureté de son maître. Il a bien reçu l’enseignement de Dieu, il a bien été au catéchisme, c’est un disciple. Mais il n’a pas su comprendre de l’intérieur ce qu’il a reçu, il a compris l’amour de Dieu comme l’expression d’une tyrannie. Aussi n’a-t-il rien fait ; au contraire il a enterré son talent, sa foi, comme on enterre un mort. Sa foi est donc morte, sa connaissance de Dieu l’a conduit à la paralysie.

Quelques jours après avoir proclamé cette parabole, le Christ va entrer dans sa Passion. Alors qu’il vient de passer trois années à enseigner et à former ses disciples, il les exhorte fortement et à plusieurs reprises à mettre en pratique ce qu’ils ont reçu. Il sait que plusieurs d’entre eux vont être tentés par l’esprit du monde, et, pour les disciples qui viendront par la suite, beaucoup se contenteront d’une écoute superficielle de la parole du Christ sans changer vraiment de vie. Jésus insiste donc sur notre nécessité d’agir, de mettre notre foi dans nos actes.

Remarquez enfin que, dans notre texte, rien n’est dit sur la manière dont les deux premiers disciples ont fait fructifier leurs talents. Je vous invite ici à lire la suite du texte, la dernière parabole de Jésus avant son entrée dans sa Passion ; C’est l’évangile que nous entendrons dimanche prochain (cf. Mt 25, 31-46), décrivant notre relation avec les plus petits de nos frères. En ce temps particulier pour notre pays et pour le monde, ne laissons pas refroidir notre ardeur ; faisons fructifier les dons que le Seigneur ne cesse pas de nous donner, qu’ils fructifient en œuvres de charité. À nous aussi le Seigneur dira : « Serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton Seigneur. »

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