Homélie du 2e DP - 6 avril 1997

 » Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru « 

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 » Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru « . Comment, comprendre cette phrase? En effet, l’évangéliste nous présente des disciples et saint Thomas qui passent de l’incrédulité à la foi après avoir vu et touché le ressuscité. Et pour accentuer la difficulté, saint Jean termine son évangile en précisant et rappelant que la vie de Jésus était remplie de signes et que tous les signes qu’il nous a rapportés n’avaient d’autre but que de nous conduire à la foi. Bref, faut-il voir ou ne pas voir pour croire? Comment croire si l’on n’a pas vu? Comment croire sans signe?

Ce récit nous laisse sur une inquiétude. Nous aurions aimés trouver une réponse à nos questions sur la foi, une solution à nos doutes. Nous voilà, au contraire, interrogés, interpellés par un paradoxe.

L’évangile, la bonne nouvelle, c’est d’abord un appel. Il n’est pas une vérité toute faite, mais un appel! Il s’agit d’une personne à aimer. Or toute relation, nous le savons, ne peut naître que si on est prêt à recevoir, à recevoir l’autre dans son mystère. Cela suppose un vide. C’est ce vide nécessaire à la foi que vient instaurer la lumière pascale. Pourquoi ne pas reconnaître que ce vide fait peur?

La peur du vide peut devenir l’occasion d’une évasion. C’est ce qui se passe pour ceux qui se complaisent dans le flou, dans le vague d’une croyance, dans des idéologies. Ceux-là, avec plus où moins de subtilité, cherchent Dieu dans l’ouragan du merveilleux, du sensationnel, de l’extraordinaire.

Au contraire, notre Dieu s’est mis à hauteur d’homme, pour ne pas nous éblouir, afin de nous toucher de l’intérieur; lui qui s’est fait présent dans la brise légère d’un regard, d’un visage, d’une parole – Ceux-là s’ingénient à le chercher là où il n’est pas. Selon eux, plus c’est étrange, plus c’est déraisonnable, plus c’est divin.

Contre cette évasion dangereuse, l’apôtre Thomas a raison de demander à voir les stigmates du ressuscité et de dire aux autres:  » Si le Ressuscité dont vous parlez n’est pas celui-là qui a aussi souffert la passion, s’il n’est pas celui qui a aimé les siens jusqu’à l’extrême, jusqu’à la mort non je n’y crois pas; s’il n’est pas celui qui a pleuré devant le tombeau du Lazare, s’il n’est pas celui qui a mangé avec les pécheurs et les prostituées, non je n’y crois pas « , car le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob aussi grand qu’il est, s’est fait proche de tous dans la chair du crucifié.

Non! Dans la foi il n’y a pas de place pour l’imaginaire, le merveilleux, ou le rêve, car elle nous fait atteindre le Dieu de Jésus en qui et par qui tout a été révélé.

La peur du vide peut être aussi une occasion de crispation, à la manière d’un homme à l’esprit endurci qui refuserait toute obéissance à un ordre qui le dépasse et qui l’élève. Cet autre danger serait de s’enfermer dans son monde de beautés, de vérités et de joies, qui l’empêche de goûter de l’intérieur à l’amour du ressuscité mystérieusement présent.

Face à ce vide qui fait peur, la foi nous ouvre un chemin qui n’est ni d’évasion, ni de crispation.

En effet, les apôtres ont perdu à cause de la mort de Jésus leur manière de voir. Pour reconnaître au matin de pâque que Jésus est leur Seigneur et leur Dieu il leur a fallu accepter le vide. Il leur a fallu lâcher prise sur ce qu’ils attendaient du Messie, sur l’image qu’ils avaient fait de lui, afin de recevoir sa volonté et son règne de paix et d’amour dans la force de son esprit. Comme il le veut, et non comme ils l’imaginaient. De même pour nous! Il faut passer par ce vide.

Oui, Jésus est venu nous révéler ce que l’oeil n’a jamais vu, dans le mystère d’une relation dont il a l’initiative. Le vide du tombeau, le vide créé par l’appel, est à la fois le point de rupture d’avec nos fausses sécurités et le point d’enracinement dans la certitude de Dieu.

Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru, c’est-à-dire, qui ont accepté de perdre leurs représentations et leurs sécurités. Heureux ceux qui ne sont plus centrés sur eux-mêmes. Heureux ceux qui ont cru. Ils ont accueilli Dieu tel qu’il se donne. Telle est la béatitude qui fait vivre les chrétiens.