Homélie du 7e DO - 22 février 2004

Homélie pour la 1ère messe du Frère Daminh Nguyen Huu Cuong

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Il était une fois… une pauvre femme éplorée. Elle avait un lourd passé, un passé de pécheresse, mais elle avait rencontré la Miséricorde, la Miséricorde en personne, et elle avait été pardonnée, relevée, réhabilitée. Ce jour là, au point du jour, elle était désemparée: son Seigneur était mort, crucifié. Accourue de grand matin à son tombeau, elle constatait que ce corps supplicié, auquel elle voulait du moins prodiguer toute les marques de son affectueuse et reconnaissante fidélité, avait disparu. Perdue, troublée, angoissée, elle entend une voix d’homme lui dire: Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu? Le prenant pour le jardinier, elle lui dit: «Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je l’enlèveraiJésus lui dit: «Marie!» Se retournant elle lui dit en hébreu: «Rabbouni» – ce qui veut dire: «Maître» (Jn 20, 15-16). Sitôt après, Jésus la constitue «apôtre des apôtres», lui donne mission d’aller annoncer à ses frères la nouvelle de sa résurrection. Les leçons de cette page évangélique sont multiples. Il en est une qui risque d’échapper aux exégètes, à savoir qu’un jardinier peut être plus qu’un jardinier: un consolateur, un miséricordieux qui fait et donne confiance aux cœurs pécheurs qu’il guérit, aux cœurs guéris qu’il emplit d’amour, aux cœurs aimants qu’il entraîne à embraser le monde du feu de l’Esprit. Frère Daminh, tu as été jardinier parmi nous, dévoué, efficace, stimulant, attentif à déraciner le mauvais pour accroître le bon. Comme prêtre, il t’appartient de le réaliser spirituellement sans relâche selon toutes les harmoniques du ministère mais aussi de ton être. Plus que jamais, tu es, par grâce divine, l’homme de la réconciliation et de la paix. L’Évangile de cette première messe que tu présides t’est donné tout spécialement : Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés (Lc 6, 36-37).

Il était une fois… un homme blessé, gisant à terre, roué de coups par des brigands. Et comme souvent les passants passent…, lâches, indifférents, pas méchants mais médiocres jusque dans leur lâcheté. Pourtant ce n’est rien moins qu’un prêtre et un lévite qui se rendent ainsi coupables de «non assistance à personne en danger». C’est finalement un étranger, un samaritain, le fameux «bon samaritain», qui va se montrer le prochain de cet homme en danger: Un samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant: «Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je le rembourserai, moi, à mon retour.» Lc 10, 33-35). Ah! quelle belle complicité entre cet étranger bienveillant, infirmier de fortune, et l’hôtelier à qui il confie le blessé! A mon avis, pour refaire les forces de celui-ci – mais ce point n’est pas parole d’Évangile – ils ont dû se mettre d’accord sur le menu et lui servir des nems et du riz… Frère Daminh, en toi pareille complicité va de soi. Tu es étranger, même si on l’oublie de plus en plus tant tu es parmi nous comme un poisson dans l’eau, tu as été aide-infirmier et tu es actuellement notre souriant hôtelier. Tu as donc tout pour être ce bon samaritain, figure de l’amour de Jésus. Maintenant que tu es prêtre, garde le souci de ne pas passer ton chemin, comme le prêtre et le lévite de cette parabole, pour éviter la rencontre avec la souffrance, de ne pas préférer ta tranquillité à l’inquiétude aimante d’un apôtre à la manière de Dominique. Tu as commencé cette année un ministère de présence attentive et compatissante en aumônerie de clinique. Puisses-tu continuer, sous quelque forme que ce soit, à panser les blessures que tes pas te feront rencontrer.

Il était une fois… un homme juste, un vrai croyant, qui allait devenir le «père des croyants». Il entendit le Seigneur lui dire: «Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai… Je bénirai ceux qui te béniront, je réprouverai ceux qui te maudiront» (Gn 12, 1. 3). Cette confiance et cette abnégation d’Abram sont aussi tiennes, cher frère Daminh. Tu as quitté ton cher Vietnam et ta famille naturelle pour venir dans ce petit pays lointain d’extrême occident, étudier saint Thomas chez des français qui l’ignorent massivement. Pourquoi toi, pourquoi ça, pourquoi là? Vaines questions dès lors que par ta profession religieuse tu as consenti à voir dans les humaines décisions de tes supérieurs le vecteur d’une divine sagesse. Il n’y a pas que le déracinement, il n’y a pas que l’apprentissage d’une langue, il aura fallu aussi supporter une longue formation, avec des soucis de santé et l’épreuve de la durée. Dans la maison de campagne de mes parents, dans le Berry, il y a un arbre odoriférant, magnifique en été: on l’appelle populairement «l’arbre à papillons». Lorsque je vois l’embellissement du jardin par ce ballet multicolore des papillons attirés par son odeur, je médite sur la nécessité de la maturation pour que chrysalide devienne papillon. Tu as vécu ce temps avec une patience toute vietnamienne. Je te laisse le soin d’expliciter le sens de cet adjectif…

Après avoir quitté ton pays, après avoir élu domicile ici et duré dans l’expatriement, tu sais qu’il te faudra un jour reprendre la route pour de nouveaux horizons. Tu l’accepteras, comme nous l’accepterons, avec un pincement au cœur, car tu as tellement bien pris racines dans notre terre de cassoulet que, dans tes moments d’enthousiasme, tu la proclames «belle comme le Vietnam». Dominicain, religieux et maintenant prêtre, tu sais que tout chrétien est spirituellement sémite et donc nomade comme fils d’Abraham. C’est la condition de la pauvreté apostolique, celle sans laquelle rien de ce que nous pourrons faire ne sera audible, rien de ce que nous pourrons dire ne sera crédible.

Mon Révérend Père, on te demandera parfois: faut-il vous appeler Père ou Frère? Avant le Concile, c’était plus facile: pour le scapulaire noir, c’était «frère», pour le scapulaire blanc: «père». Aujourd’hui tous les scapulaires sont blancs – en revenant de la lingerie du moins – et l’on a, non sans raison, mis en avant l’identité fondamentale de tous par la profession religieuse, en sorte que tous sont frères. Et c’est très vrai. Le beau titre de frère n’est pas à décliner. Nous sommes les uns pour les autres des frères, quel que soit notre statut ou notre fonction. Et tous, du novice au Maître de l’Ordre signent «frère». Jésus, en outre, demande à ses disciples de ne se faire appeler ni Père ni Maître. Il ne faut pas s’arroger ces titres. Pour autant, nul n’est obligé à la fausse humilité de refuser ostensiblement l’hommage de ceux qui ayant reçu de toi reconnaîtront en toi une paternité, image et participation de celle de Dieu pour chacun de nous. Frère Daminh, père tu es, père tu seras.

Frère Daminh, Père Dominique, un malicieux de nos nouveaux diacres, qui t’assiste d’ailleurs aujourd’hui, prétend que je ne sais pas prêcher sans dire au moins un mot en latin. Pour confirmer cette règle, j’en rappellerai trois: «laudare, praedicare, benedicere». Ils forment une quasi-maxime de la vie du prêcheur: «louer, prêcher, bénir». Le Sermon du Seigneur sur la montagne nous a dit jusqu’où doit aller cette vocation à bénir. Comme prêtre tu continueras à tracer le signe de la croix et à invoquer la bienveillance divine, mais spirituellement tu vivras aussi de ce verset: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous diffament (Lc 6, 27-28). Tu ne manifestes aucune propension à dire du mal de quiconque; tu pratiques plutôt cette gentille taquinerie qui est le piment délicieux de la complicité fraternelle. Je t’ai vu en revanche remercier quand tu pouvais être humilié ou blessé. Peut-être ta culture native t’y prédisposait-elle mais peut-être aussi l’Évangile a-t-il plongé déjà profond ses racines dans ta vie. Ne cesse pas de louer et de bénir. Tu n’as peut-être pas, sans doute pas, d’ennemi personnel mais ton Église souffre et il serait tentant alors de répliquer au méchant au lieu de tendre l’autre joue. Que la Vierge Marie, notre Mère et notre Reine, étende à tous les tiens, à ta famille, à ton peuple, à ta province, à ton Église, sa douce et tendre protection pour que les souffrances fleurissent en amour, en pardon, en bénédiction et en résurrection. Et que le Seigneur fasse, s’il lui plaît, qu’un jour tu puisses donner abondamment là-bas ce que tu auras si patiemment construit ici. Ce sera ta joie et notre fierté.