Homélie du 28 juin 2020 - 13e Dimanche du T.O.

Homélie pour la première messe du fr. Manuel-Marie Latige

par

fr. Jean-Thomas de Beauregard

Dans cette assemblée, beaucoup sont venus par avion depuis la Martinique jusqu’à Toulouse pour assister à l’ordination du fr. Manuel-Marie et à sa première messe.

Contrairement à notre nouveau prêtre, je n’ai pas de brevet de pilote, et je n’ai pas été aumônier de Sup’Aéro. Je ne comprends donc de l’avion que deux choses très simples : 1) un avion, ça décolle de la terre pour rejoindre le ciel ; 2) un avion, ça a la forme d’une croix. Or c’est à peu près le programme que le Christ propose à ceux qu’il appelle à être prêtres à sa suite : aider les hommes à atteindre le Ciel, et prendre sa Croix. Le prêtre ne fait que cela : il montre le Ciel, c’est-à-dire Dieu lui-même ; il s’efforce d’aider les hommes à y parvenir ; et parce que Jésus lui-même n’a accompli cette œuvre qu’en passant par la Croix, il porte sa Croix à son tour.

Approchons de cet avion en forme de Croix, qui emporte ses passagers vers le Ciel. Avertissement préalable aux familles, tiré de l’Évangile du jour : le prêtre comme le pilote a une vie de famille particulière. Il est peu présent, il est très pris : la passion du Ciel est une passion dévorante, un feu divin qui emporte tout, qui réclame tout. Les autres affections, même anciennes, même profondes, même légitimes, ne sont pas oubliées, encore moins supprimées. Elles sont même renouvelées et transfigurées. Mais l’amour de Dieu, premier servi, les situe à leur juste place, et cette place est subordonnée.

L’avion est prêt à décoller. Dans le cockpit, quand on est dominicain, il y a des copilotes, tout un équipage. Des frères. Ils ne sont guère plus malins que nous, mais au moins on n’est jamais seul pour affronter la tempête. Ou plutôt, si on a l’humilité de se tourner vers les frères quand les turbulences se présentent, on n’est pas seul. Et la tempête vient toujours : la question n’est pas si, mais quand ? On le sait, on s’y prépare, mais quand ça vient, ça secoue.

Pour ce qui est des communications radio avec les autorités au sol, les pilotes usent d’un langage codé : « Allô, Papa Tango à Zoulou Charlie. » Lorsque le prêtre communique avec les autorités du Ciel, rien moins que le Père, le Fils et l’Esprit Saint, il use aussi d’un langage particulier : c’est le langage de la Parole de Dieu, de la liturgie, de la théologie. Comment traduire aux hommes ce langage si riche mais parfois difficile à comprendre ? Le prêtre risque toujours de voler tellement au-dessus de la tête des gens, dans son petit avion, qu’on ne le voit plus. La charité du prêtre prédicateur, c’est de faire en sorte que le langage du Ciel soit compris par les habitants de la terre. Parler à la tête et au cœur, avec des mots inspirés par Dieu, mûris dans la prière. Et tout ça sans rien sacrifier quant à la vérité. C’est de la haute voltige, du pilotage acrobatique, mais le salut des âmes est à ce prix !

Socialement, pilote d’avion est un métier prestigieux, où l’on gagne bien sa vie, entouré de jolies hôtesses de l’air. Tout le contraire du prêtre ! Auprès de l’immense majorité de nos contemporains, le prêtre suscite, au mieux, une curiosité passagère, mais sur fond d’indifférence, au pire, du mépris voire de l’hostilité. Le prêtre ne gagne pas grand-chose, surtout le religieux mendiant. Quant aux hôtesses de l’air, il y renonce.

Pourquoi une telle différence de statut entre le prêtre et le pilote ? Peut-être parce que le pilote est vraiment celui qui dirige l’avion, il est le seul maître à bord, alors que le prêtre ne dirige rien du tout. Même dans sa mission propre, qui est d’aider les hommes à connaître et aimer Dieu, le prêtre n’est le maître de rien du tout. Il est au contraire le serviteur de tous, et il n’est qu’un instrument. Pour aider les hommes à rejoindre le Ciel, il doit se pencher plus bas que terre, et même parfois être traîné dans la boue. Le prêtre n’est rien s’il n’est pas d’abord un disciple de Jésus, de Jésus serviteur et de Jésus crucifié.

Certes, la mission du prêtre est grande et belle : donner Jésus aux hommes par la célébration de la messe et la prédication ; donner Son pardon dans la confession ; relever avec Lui et par Lui les cœurs blessés, communiquer au monde Sa joie et Sa paix. C’est magnifique ! C’est pour cela qu’en dépit de tout des jeunes répondent à cet appel : parce qu’ils aiment Jésus qui les aime, et parce qu’ils veulent Le faire aimer ; parce que le Christ appelle des ouvriers à sa moisson, et que l’œuvre à accomplir dans l’Église d’aujourd’hui et de demain est exaltante, vraiment.

Mais le prêtre n’est que le serviteur. Le prêtre montre Jésus, donne Jésus, avec les mots de Jésus et les moyens choisis par Jésus. Il n’y a qu’un seul pilote dans cet avion qui fend le Ciel et dont la silhouette est celle d’une Croix, c’est Jésus. Bon vol ! Amen.