Homélie du 3e Dimanche de l'Avent - 20 décembre 2018

«Il tient en sa main la pelle à vanner»

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Les mots de Jean-Baptiste sont des images. Il se déclare indigne de délier la courroie des sandales de Celui qui vient — indigne d’un geste pourtant très humble. De même, quand il parle du Christ, ses mots ne cherchent pas à délier et mettre au grand jour le mystère de l’être même du Christ : Jean-Baptiste semble ne pas oser dire qui est le Christ autrement qu’à l’aide d’images tracées avant lui par le roseau des scribes agiles de l’Écriture.
Par elles, le Baptiste évangélise, non pas parce qu’il ressuscite de vieux souvenirs des livres d’Isaïe ou de Jérémie, mais parce que ces anciennes images, il les accompagne d’un geste. Il montre Celui dont il nous parle : « Voici l’Agneau de Dieu », dit-il, voyant Jésus venir vers lui. Il le montre aussi lorsqu’il ne le voit pas, en employant ce beau verbe qui est au cœur de notre Avent : « Il vient » : « Il vient, dit-il, le plus fort que moi. Il tient en sa main la pelle à vanner. »
Ce geste est celui que l’on fait pour indiquer une direction. « C’est par là », veut-il nous dire. « Ne fixez pas votre attention sur moi, ne vous arrêtez pas ici, le chemin va par-là ». Les images de Jean-Baptiste parlent du Christ comme on montre un chemin. Car le Christ est le chemin.
Les mots de Jean-Baptiste nous montrent le Christ comme on ouvre un chemin quand il faut défricher un terrain vague ou une terre à l’abandon. Et notre terre — je veux dire la propre pâte dont nous sommes chacun pétris — se contente souvent de vagues réponses sur des questions jugées pourtant profondes, ou même s’endurcit jusqu’à se penser comme une terre abandonnée de Dieu… Terrain vague, terre à l’abandon, notre cœur peu à peu perd tout repère. Le désert peut-être gagne du terrain — désert de la paix et désert de paroles véritablement humaines. Mais c’est pourtant au désert plus qu’ailleurs que la voix porte, qu’elle se fait entendre : laissons Jean crier dans le désert qui est le nôtre. Nous sommes seuls à pouvoir nommer ce désert : un pardon que nous n’arrivons pas à donner ou à recevoir, une vieille jalousie, une avarice tenace. Les déserts portent des noms bien différents, nous en connaissons seuls la géographie intime, mais tous ont en commun d’être privés de cette eau qui fait vivre parce qu’elle est amour. C’est dans ce désert qu’il faut laisser venir l’Évangile d’aujourd’hui. Le Baptiste habite le désert. Il y fera retentir sa voix, comme celle du lion, et y dessinera le chemin. Il faut le conduire au désert de notre cœur, faire silence et l’écouter tracer en nous le chemin : il le trace avec ces mots, comme un roseau que la main de Dieu agite.
Ce Christ, Jean nous le dessine par ses images. Non des images pour le reconnaître. Quand le Christ a-t-il été vu avec une pelle à vanner dans la main ? Non des images pour le reconnaître, mais des images pour le connaître en son œuvre. L’image de l’Agneau de Dieu ne dit pas seulement la douceur, l’humilité et l’innocence : cet Agneau œuvre, agit. Il « porte, soulève » les péchés du monde. Il les prend de chez les hommes, il les prend de notre cœur pour les transfigurer.
Aujourd’hui, l’œuvre du Christ est plus qu’impressionnante : elle est comparée au travail que nous avons sans doute perdu de vue mais dont le sens, je crois, nous est encore à portée de main. Écoutons Jean : « Il tient la pelle à vanner. » Il la tient, non d’abord comme un trophée ou un signe de reconnaissance ; il la tient, nous dit Jean, pour « nettoyer ». Ce nettoyage lorsque l’on vanne le blé consiste à séparer les grains de la bale, cette pellicule de paille qui enveloppe le grain de blé. D’un côté, le grain, c’est-à-dire la vie, promesse d’une pousse nouvelle ou promesse du pain futur ; de l’autre, une matière sans vie, une pellicule, cassante, paille qui aveugle les yeux.
Cette séparation le vanneur l’accomplit grâce au vent qu’il produit par son propre geste : à ce mouvement qu’il donne à l’air, il fait voleter la paille pour recueillir avec soin les grains précieux et riches d’espérance.
Qui ne rêve, frères et sœurs, de ce vent qui dans notre âme ferait de même le tri entre, d’un côté, la paille des choses superficielles, des péchés qui enveloppent et immobilisent nos actes, et, de l’autre, le grain, le bon grain qui va porter un nouveau fruit, un fruit qui demeure pour la vie éternelle. L’Église, par le sacrement de la confession, donne à chacun la possibilité de se décharger de toute cette paille. De désenvelopper son âme. Et l’Église ne le peut que parce qu’un jour du temps le Fils de l’homme sur la croix, comme son ultime outil de vannage, a répandu son Esprit, ce vent qui chasse loin de nous la paille de nos péchés. Oui, le Christ est venu, il baptise dans l’Esprit et le Feu, et son ouvrage de vannage ne s’arrête pas : confession après confession, il nous rend libres de toute ce qui en nous est creux, sec et sans vie comme la paille.

La liturgie en ce jour nous dit : « Réjouissez-vous ! » Et le monde pourtant n’a pas changé. Et ses deuils sont nombreux. Et nous les pleurons. Mais la joie est à notre portée puisqu’» Il » est là, la pelle à vanner à la main, pour recueillir tout ce qu’il y a de vie, pour recueillir jusqu’au plus petit grain de vie. Oui le saint Vanneur, par son ouvrage, vient nous alléger et nous donner par son geste le souffle qui éloigne de nous tout ce qui n’a pas ce poids de vie, qui ne contient aucune promesse de cette vie infiniment plus vie.
Ce souffle est le seul qui donne à notre attente de l’Avent la grâce d’être autre chose que la simple répétition d’un calendrier ou l’illusoire confort d’un rite séculaire.
Demandons ce Souffle, implorons-le, prions-le de venir en nous : nous avons besoin de sa force — le beau geste du vanneur ! — sa force pour ouvrir tout notre être à la venue du Sauveur. Il n’est pas d’Avent chrétien sans la présence vivifiante, dérangeante, purifiante, du Saint-Esprit.

Car nous ne devons pas hésiter : l’Enfant qui va venir et que nous attendons n’est pas une belle image pieuse, objet de tradition ou frêle souvenir du temps jadis, objet inerte qu’une main inconnue déposerait en nous et que nous garderions comme un objet de grand prix. L’Enfant qui va venir est l’Enfant-Dieu, le Verbe, lui qui veut réellement venir, puisqu’il est le vrai grain de blé, au profond de notre âme, y germer et grandir — oui, en nous pourtant si pécheurs que nous sommes, mais pécheurs en train d’être vannés.
Il est la Vie divine elle-même qui ne peut naître, grandir et s’épanouir que dans un cœur où le vent de l’Esprit désencrasse et désenveloppe le vieux monde. Oui, frères et sœurs, n’ayons pas peur d’aérer, de faire voler et disparaître la paille de nos péchés en les confessant, de les brûler jour après jour, jalousie après orgueil, violence après critique, au feu de l’infinie charité : une nouvelle respiration, alors, nous sera donnée, elle nous sera infiniment plus douce et légère que celle que nous tenons du vieil Adam. Plus douce et plus légère parce qu’elle épousera en une céleste harmonie le souffle même du Saint-Esprit qui répand en nos cœurs l’amour de Dieu. Cet amour a un nom : JÉSUS-CHRIST qui veut naître aujourd’hui en chacun de nous. Réjouissons-nous, frères et sœurs, réjouissons-nous, car vraiment il vient. Amen.