Homélie du 3e DP - 22 avril 2012

Invités au repas du Seigneur

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Un prêtre m’a raconté cette rencontre au temps où il était curé d’une grosse paroisse rurale. Un jeune homme en révolte et rupture familiale avait voulu jouer au Robinson dans les bois. Ayant épuisé ses maigres ressources, transi et affamé, il vint chercher secours dans le village. Il fut conduit au presbytère où le bon père l’a accueilli. Dans la chambre où il logeait, le jeune avait tué le temps en lisant le livre qu’il avait trouvé: les évangiles dont il ne savait rien. Il a dit à son hôte combien les récits étaient tout à la fois beaux et étranges et en particulier ceci: l’importance des repas dans ces récits et pour Jésus. Quoi de plus juste! Ainsi aujourd’hui, l’évangile de Luc mentionne deux repas. D’abord, les pèlerins d’Emmaüs ont reconnu Jésus à la fraction du pain. Ensuite, Jésus se manifeste au cours d’un repas (Lc 24, 13-49). Que faisons-nous maintenant, sinon nous rassembler pour un repas: autour de la Sainte Table pour partager le pain de vie et la coupe du salut et répondre à l’appel à y communier avec l’appel : «Heureux les invités au repas du Seigneur»? Telle est notre particularité chrétienne. Nous vivons ce qu’ont vécu les disciples au cours des repas présidés par Jésus. Quel repas? Tous, chacun selon son ordre.

Rappelez-vous. Selon l’évangile de Jean, le premier signe que fit Jésus au début de sa vie active eut lieu au cours du repas des noces de Cana en Galilée (Jn 2, 1-11). Jean rapporte la multiplication des pains pour nourrir les affamés dans le désert (Jn 6, 1-13; Mt 14, 13-21). Mais encore: c’est au cours d’un repas que Jésus a accueilli la femme repentante et manifesté que l’amour était force de pardon (Lc 7, 36-50). C’est autour d’un repas invité chez Zachée le publicain que Jésus a signifié que le royaume de Dieu n’était pas réservé à une élite, mais ouvert à tous (Lc 19, 1-10; cf. Lc 5, 27-32). C’est au cours d’un repas qu’il reçut sur la tête l’onction de Marie de Béthanie qui lui rendait grâce pour avoir arraché son frère à la mort (Mc 14, 3-9). Oui heureux les invités au repas du Seigneur! Heureux sommes nous maintenant d’être invités au repas du Seigneur qui est pour nous le lieu du pardon, de la réconciliation, de l’accueil, de l’amitié, de la présence de Dieu.

Lorsque nous sommes rassemblés pour le repas du Seigneur nous faisons mémoire d’une manière toute particulière d’un repas,: le dernier que nous appelons de son nom latin, la Cène. Au cours de ce repas Jésus a donné le sens de sa vie en faisant deux gestes, rapportés par deux traditions différentes. Pour l’une, Jésus a pris le pain et la coupe – comme on fait dans le repas pascal juif. Il a fait un geste symbolique, explicité par une parole. Il a rompu le pain, signe de son corps livré; il a fait passer la coupe de vin, signe de son sang versé (Lc 22, 14-20). Pour l’autre, dans l’évangile de Jean, Jésus a lavé les pieds de ses disciples sans distinction et donné le sens de sa vie et le commandement de l’amour qui se fait service (Jn 13, 1-17). Par ces deux gestes, il a dit le sens de sa vie donnée par amour, pour le salut du monde. Oui, heureux sommes-nous d’être invités au mémorial de ce dernier repas où nous communions au pain de la vie et à la coupe du salut.

Mais ce n’est pas tout. Il serait bien malheureux d’oublier l’essentiel comme on le fait trop souvent, et de manquer le plus important: les repas pris par les disciples avec Jésus ressuscité. Le livre des Actes des apôtres nous rapporte la parole de Pierre attestant qu’il est témoin qualifié de la résurrection en disant: «Nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection» (Ac 10, 41). Nous avons reçu aujourd’hui dans l’évangile de Luc l’attestation de deux de ces repas. D’abord, les pèlerins d’Emmaüs ont reconnu Jésus au moment du repas «à la fraction du pain». Ensuite, la manifestation de Jésus à Jérusalem s’est faite au cours d’un repas. Il y a d’autres repas attestés, à Jérusalem et en Galilée… Telle est le fondement de notre pratique eucharistique: nous sommes rassemblés et Jésus ressuscité vient parmi nous.

Nous recevons la parole «Heureux les invités au repas du Seigneur» parce que se réalise maintenant la présence du ressuscité. L’expression «repas du Seigneur» rassemble tous les repas pris par Jésus avec les siens, les repas au long de sa vie publique, le dernier repas et surtout les repas qui ont suivi la résurrection. Le Ressuscité nous donne part à sa vie par ce repas.

En toute rigueur de terme, l’institution de l’eucharistie ne se réduit pas à un seul repas; elle repose sur toute sa vie accomplie par sa résurrection, par son passage vers le Père pour prendre la tête de la vie nouvelle.

Ainsi quand nous lisons le récit des pèlerins d’Emmaüs nous découvrons la structure fondamentale de l’eucharistie. Nous entendons les textes de la Bible et les comprenons selon l’exégèse que donne Jésus: ils annoncent, ils prophétisent et donnent l’intelligence de sa vie. Puis il y a la bénédiction, la sanctification ou la consécration du pain et de la coupe que nous partageons, pour vivre de l’énergie que Dieu nous donne.

Comment cela peut-il se faire? Rassurez-vous, il n’y a ni tour de passe-passe, ni magie, ni miracle… Il y a l’action de Celui que le Ressuscité donne à ses disciples le jour même de Pâques: son Esprit, l’Esprit Saint, l’intime de la vie de Dieu (Jn 20, 22). C’est l’Esprit qui donne l’intelligence des Écritures et permet de voir, c’est l’Esprit qui sanctifie nos offrandes et en fait le sacrement du corps et du sang du Seigneur. C’est l’Esprit qui nous donne de nous présenter devant Dieu et d’avoir l’audace de l’invoquer comme notre Père. Oui, Heureux sommes-nous d’être invités au repas du Seigneur!