Homélie du Noces de Cana - 17 janvier 2016

Jésus, à l’intime de nos vies

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

Le Deuxième dimanche du temps ordinaire et pourtant, plus profondément, dimanche après le Baptême du Christ. En cette année C, la liturgie, par l’évangile qu’elle nous propose, nous permet de lui donner sa pleine signification : dimanche des Noces de Cana. Pourquoi ? Parce que les Noces de Cana sont le troisième volet d’un unique mystère, qui est celui de l’Épiphanie. Pour nous occidentaux, l’Épiphanie c’est avant tout l’adoration des Mages. Pour les chrétiens d’Orient, si bien représentés aujourd’hui dans notre assemblée, l’Épiphanie célèbre surtout le Baptême du Christ. Mais, pour la tradition ancienne des Pères de l’Eglise, cette fête comprend aussi les Noces de Cana.

Qu’est-ce qui relie ces trois mystères de la vie du Christ entre eux ? Ils sont trois aspects de la manifestation du Christ, puisque c’est cela que veut dire le mot grec Épiphanie. Manifestation du Christ aux mages issus de ce qui représente sans doute la plus haute religion païenne : la religion issue de Zarathoustra en Perse. Manifestation pour ainsi dire officielle du Christ, lors de son Baptême, à Israël représenté par le dernier des prophètes (Jean le Baptiste) et par les futurs Douze Apôtres de l’Église (cf. Ac 1, 21-22). Et, aujourd’hui, la fin de l’évangile nous dit la même Épiphanie : « Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui » (Jn 2, 11). Le miracle des Noces de Cana est le premier miracle du Christ dans l’Évangile de saint Jean : « Tel fut le premier des signes de Jésus ; il l’accomplit à Cana de Galilée » (ibidem). Nous y voyons le Christ encore entre sa vie cachée et sa vie publique. Il y vient, de la ville voisine de Nazareth, avec sa mère, c’est à dire comme le membre d’une famille amie, mais déjà aussi avec des disciples. Il considère que « son heure n’est pas encore venue » (Jn 2, 4) de commencer sa prédication en Galilée. Toutefois, sa mère va hâter cette heure par son intercession. C’est ainsi que se produit ce miracle et cette manifestation à la fois si significatives et si discrètes. Presque personne n’a remarqué le miracle, à part les serviteurs et surtout les apôtres à qui le signe est destiné. Parmi la famille qui recevait, le responsable du repas n’a eu que des félicitations étonnées sur la qualité du second vin. Les disciples, eux, ont entendu la recommandation de Marie et on vu le signe.

De quel signe s’agit-il ? Ce signe se produit dans le cadre d’un mariage et il indique le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance. En effet ce que Jésus change en vin, c’est l’eau, contenue en grande quantité, dans six jarres de cent litres chacune. Or l’eau de ces cuves était destinée, nous dit l’évangile, à la « purification des Juifs » (Jn 2, 6). La Loi de Moïse exigeait, en effet, quotidiennement de multiples ablutions pour que le juif observant, comme c’est encore le cas aujourd’hui, retrouve la pureté qu’exige la liturgie permanente qu’est sa vie. C’est de cette eau de la purification que Jésus va faire le vin des noces. Or les noces, pour Israël, signifient la venue du Messie et le moment où Dieu se fait proche et établit son Royaume. Les prophètes de l’Ancien Testament l’annoncent volontiers comme un festin de noces, et Jésus, dans ses paraboles des évangiles synoptiques, parle souvent de la même manière. Il va donc transformer ce qui était jusque là d’abord et surtout une obéissance aux commandements venus de l’extérieur, obéissance difficile qui nécessite d’incessantes purifications, en un vin de noces, c’est-à-dire en une communion conjugale, en un mystère nuptial. Désormais, cette même obéissance, qu’il demandait comme de l’extérieur à travers l’eau purificatrice, Dieu va la donner de l’intérieur par un vin de noces qui réjouit le cœur parce que il est le vin de l’amour nuptial entre Dieu et son peuple.

Dieu ne s’est pas révélé seulement comme Père. Il l’a certes fait d’abord dans l’Ancien Testament mais, à partir du livre d’Osée que tous les prophètes suivront, il s’est aussi manifesté comme l’Époux. Jésus s’est présenté, par la bouche de Jean le Baptiste mais aussi dans ses propres paraboles, comme l’Époux qui vient épouser l’humanité. Le passage de la Loi à la grâce se fait justement à travers l’eau de ces jarres dont saint Jean nous dit justement qu’elles sont au nombre de six. Or, dans la Bible, c’est le chiffre sept qui est le signe de la plénitude. Par contraste, six signifie que ces cuves ne contiennent pas encore la plénitude. Il leur manque l’essentiel, c’est-à-dire l’Époux. Car ces juifs qui se purifient sont les invités à une noce où ils vont boire le vin nuptial.

Qu’est-ce que le vin des noces de la Nouvelle Alliance ? C’est l’intimité avec Dieu. Désormais celui-ci va inscrire par son Saint-Esprit sa Loi au plus profond de notre cœur. Si nous sommes fidèles à sa grâce, nous n’obéissons donc plus à Dieu comme de l’extérieur, à la manière des serviteurs, mais comme des époux qui devinent leurs attentes réciproques et les préviennent. Les gens qui s’aiment devinent les désirs l’un de l’autre. Voilà la manière tout intérieure dont le Christ nous donne de vivre la loi de Dieu. Et ce n’est pas seulement sa loi qui est au fond de notre cœur, mais Dieu lui-même comme Père et comme Époux.

Cette intimité avec Dieu est quelque chose de tout à fait original que nous les chrétiens portons au monde. Quelle que soit la misère de nos « vases d’argile », nous apportons le trésor d’avoir découvert en Jésus un Dieu plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes. J’ai été très frappé récemment, en écoutant des témoignages de convertis venus au Christ de l’islam, par le fait qu’ils disent tous la même chose : ce qui les a attirés c’est cette intimité avec Dieu. Nous sommes en présence, si nous prenons nos pays occidentaux, de deux religions non-chrétiennes qui ne connaissent pas cela : l’islam parce qu’Allah y est inatteignable et que il n’associera jamais l’homme à sa vie divine ; le bouddhisme parce que l’absolu y est sans nom et sans visage et que la personne humaine disparaît en lui. Le christianisme est la seule religion qui promet la plus haute, la plus intime union avec Dieu, mais sous la forme non d’une fusion mais d’une communion dans laquelle Dieu reste Dieu et l’homme reste homme dans sa petitesse de créature, mais de créature associée à la vie de son Créateur.

De ce trésor nous aurons à rendre compte à Dieu, nous chrétiens. D’abord, en vivons-nous ? Ne vivons-nous pas finalement notre religion de manière formaliste, faite de choses que l’on doit faire ou ne pas faire ? Ou sommes-nous entrés dans une relation personnelle d’intimité avec notre Dieu ? Et puis, quel regard posons-nous sur les autres ? Si vraiment nous avons découvert ce regard du Dieu Époux, nous devons poser un regard fraternel sur tous nos frères. Je pense en particulier aux musulmans, que nous côtoyons chaque jour. Quand je croise ou rencontre un musulman, est-ce que je vois d’abord en lui le possible djihâdiste qui me fait peur, et non sans raison, ou est-ce que je vois plus profondément ce frère qui attend dans le secret de son cœur ce que seul Jésus peut lui donner : un Dieu qui se fait proche par amour, car en Jésus Dieu a épousé complètement notre humanité pour faire sa demeure parmi nous. Prions-nous pour eux, osons-nous les aborder fraternellement, sans peur, sans méfiance, en étant capables de partager quelque chose de ce que nous portons de plus précieux ? Voilà ce à quoi nous invite ce Dimanche de Cana, dimanche des Noces de Dieu avec les hommes en Jésus-Christ. Soyons fidèles à cette dimension, sans doute la plus profonde, du mystère de l’Épiphanie.