Homélie du (4 octobre 2009)

Jésus et le mariage: où est la bonne nouvelle?

par

fr. Henry Donneaud

À la lecture de cette page d’Évangile, une question se pose à nous: dans ces propos exigeants, sévères, restrictifs de Jésus sur le mariage, où se trouve la Bonne nouvelle? En quoi ces paroles sont-elles pour nous Bonne nouvelle? Alors que le divorce occupait une place légitime dans la conception juive du mariage, Jésus au grand scandale des pharisiens, interdit brutalement le divorce, en rendant le mariage chrétien absolument indissoluble. Loin d’alléger le fardeau de la loi, Jésus semble plutôt l’alourdir et en faire un défi presque impossible à relever. C’était du moins le sentiment de ses auditeurs, en particulier ses disciples. N’est-ce pas ce que l’air du temps, aujourd’hui encore, nous incite à penser nous aussi. Dans quels draps le Seigneur ne nous a-t-il pas mis en enseignant une indissolubilité aussi absolue du mariage?

En quoi est-ce là une bonne nouvelle pour les jeunes d’aujourd’hui, chaque jour influencés par une culture contemporaine sécularisée qui ne conçoit plus ni la pertinence ni la possibilité d’un tel engagement et qui dissuade de s’y aventurer? Se marier pour toujours, n’est-ce pas mettre à son cou la corde de son propre malheur?

En quoi est-ce là une bonne nouvelle pour tous ceux qui peinent sur le chemin de l’amour conjugal, qui se déchirent et se séparent: la dureté des exigences de Jésus ne vient-elle pas les culpabiliser et, en écartant les divorcés remariés de la communion eucharistique, les mettre à l’écart de la miséricorde de Dieu?

En quoi est-ce là une bonne nouvelle pour les couples qui trouvent dans les exigences du mariage chrétien un chemin d’épanouissement et de bonheur: est-ce que la fierté d’avoir «réussi l’examen» ne risque pas de les enfermer dans une autosuffisance un peu orgueilleuse et pharisienne, les conduisant à regarder de haut ceux qui ont échoué, donnant ainsi un visage de l’Église et de la vie chrétienne toujours plus élitiste, réservé aux meilleurs, non au petits et aux faibles?

Cherchons à comprendre. Loin de rigidifier, Jésus vient dynamiser le mariage. En nous révélant les exigences plus profondes du mariage, il en fait pour tous les hommes non pas un devoir statique ou un joug paralysant, mais un chemin, un chemin de vie. Or, comme tout chemin chrétien, ce chemin conjugal est marqué par l’Évangile, avec ses mystères joyeux, douloureux et glorieux.

Mystères joyeux du mariage ? La bonne et joyeuse nouvelle du mariage chrétien que Jésus nous révèle dans cette page d’Évangile, au moment même où il semble en durcir les exigences, c’est que le mariage est le chemin ordinaire, le chemin normal d’une vie réussie, le chemin qui conduit l’homme à son authentique bonheur, tel que Dieu l’a voulu en lui donnant la vie. Voilà pourquoi Jésus ramène ses auditeurs au livre de la Genèse, au projet initial de Dieu, au commencement. La vocation au mariage est le moyen voulu par Dieu, dès la création, pour conduire l’homme à sa véritable plénitude, le moyen ordinaire, le seul chemin, – à l’exception de celui, non moins nouveau et déroutant que révèle Jésus, le célibat et la continence pour le Royaume. Le mariage n’est pas une contrainte que Dieu imposerait à l’homme pour lui faire passer un examen; il est le chemin ordinaire par lequel l’homme découvre peu à peu la vérité profonde de sa destinée: l’amour. Par le mariage, l’homme apprend à aimer, à s’ouvrir, à recevoir en même temps qu’à donner.

Selon la volonté même de Dieu, il y a un rapport étroit entre la communion de l’homme avec Dieu et la communion des deux conjoints. Pour s’épanouir, pour parvenir à son être véritable, l’homme a besoin d’une aide: l’aide de Dieu, d’abord, mais aussi, sacrement de cette aide divine, l’aide d’un conjoint de sexe différent auquel il s’attache tout entier et pour toujours, une aide qui lui soit assortie. Grâce à cette aide exclusive, à l’inverse de la polygamie, l’homme apprend à faire le choix d’une personne unique, qui l’aide à unifier toutes ses puissances d’amour, à ne pas les disperser ni les faire tourner en rond telle une toupie. Grâce à cette aide définitive, à l’encontre de la tentation d’innombrables liaisons successives, l’homme fait l’apprentissage de la fidélité de Dieu, et, en retour, l’apprentissage du choix définitif de Dieu.

Jésus nous révèle ainsi le mariage comme chemin ordinaire de libération, de construction, de réussite de la vie, car c’est dans le mariage que l’on apprend l’amour véritable, la véritable dépendance amoureuse qui est toute liberté, sans cesse ratifiée, liberté de recevoir en même temps que de donner. C’est dans cette communion conjugale que se prépare, ici-bas, la plénitude de la vie à laquelle nous sommes appelés pour l’éternité.

Mais voilà, le chemin reste long et raboteux.

Mystère douloureux ? C’est au cœur de l’amour conjugal que le péché a pris naissance, avec cette complicité d’Adam et Ève dans le mal librement choisi. Et les effets destructeurs pour cet amour ont suivi aussitôt: accusation mutuelle et mensongère, repli sur soi, concupiscence, domination de l’un sur l’autre. Depuis lors, le mariage est devenu, trop souvent, chemin d’épreuve et de dépouillement, instrument de domination et de souffrance. Tout en demeurant chemin de vie, le mariage s’est rétréci, est devenu plus sinueux, chaotique, douloureux, révélateur des faiblesses, du péché de chacun. Tout peut y devenir source potentielle d’épreuve. C’est cette réalité qui éclate aujourd’hui à nos yeux et fait que tant de couples se déchirent.

Mais pour le chrétien, cette empreinte du péché sur le mariage se double d’une exigence supplémentaire, ajoutée par Jésus, au cœur du sacrement: l’exigence de fidélité jusqu’à la mort, l’exigence du chemin de croix. Car la manière que Dieu a choisi pour guérir l’homme de son péché, c’est justement un chemin de croix conjugal. L’humanité, créée par Dieu pour partager son amour, telle une épouse, s’est détournée, séparée de Dieu. Elle a choisi l’infidélité, l’adultère, le divorce. Or loin de se résigner, loin de la répudier, Dieu s’est mis à sa recherche, en empruntant lui-même le chemin de croix conjugal. Plutôt que de se protéger de l’infidélité humaine, plutôt que de se préserver des perversions de l’amour humain replié sur lui-même, Dieu a envoyé son Fils pour qu’il s’expose aux conséquences malheureuses de cette infidélité. Pour permettre à l’amour de renaître en perfection dans la nature humaine, Jésus a aimé jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle (Eph 5, 25). Le seul remède efficace à l’infidélité, aux blessures d’amour, ce ne fut pas pour Dieu le divorce, la condamnation, mais l’humiliation totale subie par amour pour l’épouse infidèle, de sorte que, par la manifestation radicale de cet amour infini, le cœur de l’homme se trouve guéri, purifié, rendu de nouveau capable d’aimer en vérité.

Voilà où s’origine le chemin de croix conjugal pour les couples chrétiens: par la foi, les époux se laissent revêtir de l’amour du Christ, et reçoivent ainsi, au cœur des épreuves, des faiblesses, des humiliations, la force d’aimer envers et contre tout, avec la certitude que l’amour pascal, en Jésus, est devenu plus fort que la mort. Car la gloire est déjà à l’œuvre sur la croix.

Mystère glorieux ? Les mystères glorieux sont ceux que l’on ne peut pas vraiment voir ici-bas. Tout au plus peut-on les pressentir en les accueillant dans la foi. Ils sont pourtant aussi réels, aussi actuels, aussi présents que les joyeux et douloureux. Ils sont en nous la marque du commencement, dès ici-bas, de la vie éternelle. Dans le mariage, quelque chose est déjà commencé de la vie éternelle; quelque chose de la victoire de Jésus est déjà l’œuvre.

Pour les couples qui grandissent solidement dans l’amour conjugal, les mystères glorieux expliquent la force de résurrection à l’œuvre dans chaque pardon, dans chaque réconciliation, dans chaque progrès d’amour. Mais ce mystère glorieux doit aussi conduire les époux à comprendre chaque jour davantage comment leur amour conjugal, si beau soit-il, n’a pas sa fin en lui-même, mais doit les ouvrir, les préparer à un amour plus haut, plus grand, plus universel. L’amour conjugal, certes, ne disparaîtra pas dans la vie éternelle, dont il est plutôt un commencement, mais il se dilatera, s’élargira, sans plus aucune exclusive. D’abord en un amour de Dieu parfait et total, car Dieu sera tout en tous; mais aussi et du même coup, dans un amour parfait pour tous les hommes, pour tous les enfants de Dieu rassemblés à la table du royaume. Le mystère glorieux du mariage, c’est donc, pour les époux chrétiens, une invitation à ouvrir dès ici bas leur amour à Dieu et aux autres, en particulier vers tous ceux qui peinent, souffrent, échouent sur ce chemin conjugal. La gloire d’un amour conjugal réussi ne se déploie vraiment que dans la consolation partagée avec humilité et délicatesse.

Pour tous les couples déchirés, brisés, recomposés, le mystère glorieux déjà à l’œuvre au cœur même de ces épreuves, c’est l’assurance que l’amour de Dieu est plus fort que tous nos échecs, et donc que ces échecs humains, – si irrémédiables qu’ils se présentent à nos yeux, même en termes ecclésiaux et sacramentaires, par l’impossibilité de la communion, par exemple, – ne sont pas le dernier mot du Seigneur, n’épuisent pas la puissance de vie et de guérison de son propre amour conjugal pour nous. Même dans les échecs apparents, la victoire de l’amour conjugal divinisé par le Christ sur la croix peut se frayer un chemin, pour autant que nos cœurs restent ouverts à Dieu dans la confiance, la foi, l’espérance. Il n’appartient pas aux hommes de contredire ce que le Seigneur nous a révélé au sujet du mariage; mais il n’appartient pas non plus aux hommes de désespérer d’un amour divin toujours plus grand que ce que l’on peut en voir ici bas.

Sceau si évocateur de la force de vie de l’enseignement de Jésus sur le mariage, notre lecture de l’Évangile d’aujourd’hui s’achève par l’appel de Jésus: Laissez venir à moi les petits enfants. Comment Jésus pourrait-il nous dire avec plus de vérité qu’il n’est pas venu mettre des barrières sur nos routes humaines, mais au contraire dégager un chemin nouveau pour tous ceux qui acceptent de redevenir comme des enfants. Voilà pourquoi le mariage chrétien, dans ses succès comme dans ses échecs, doit être vécu comme un chemin, un chemin de vie, et surtout un chemin d’enfance spirituelle. Non comme une épreuve que surmonteront seuls les plus vaillants ou une compétition que remporteront les plus forts, mais comme une route où le Seigneur lui-même vient nous donner sa main, où que nous soyons, quelle que soit notre faiblesse, pour que nous la saisissions avec confiance, docilité, patience, émerveillement et infinie gratitude.

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