Homélie du 2e dimanche de Carême - 25 février 2018

Jésus, montagne véritable

par

Quand j’étais enfant, mon père me réveillait tôt pour une randonnée en montagne ; nous traversions le village silencieux, prenions du pain au fournil de mon oncle, puis, “à la fraîche”, grimpions allègrement pour, avant le lever du soleil, dépasser la limite des sapins. Le clocher au loin peut-être réveillait les villageois... déjà pour nous le Mont-Blanc étincelait de son silence immense. J’aurais voulu ne pas redescendre, demeurer ermite sur la montagne… C’est vrai : quel privilège de pouvoir s’abstraire du monde, prendre de la hauteur, contempler la beauté de la montagne, deviner le Créateur et son immensité bienveillante !

Après le désert où il resta seul 40 jours avec les bêtes sauvages, tenté par Satan, ce dimanche Jésus nous prend à part avec Pierre, Jacques et Jean. Il nous emmène sur une haute montagne, à l’écart. Là, entre terre et ciel, il est “transfiguré” (en grec de l’Évangile : “métamorphosé”, c’est-à-dire “changé de forme”) : son vêtement devient d’une blancheur fulgurante, plus que neige. C’est mieux que le Mont-Blanc : et Pierre voudrait rester là, dresser trois tentes...

Au fait, y a-t-il des hautes montagnes et de la neige en Galilée ? Le Mont Tabor, où la tradition byzantine a voulu situer la Transfiguration, culmine à 588 m ; il y neige pour ainsi dire jamais. La neige en Galilée, il faut la chercher sur le Mont Hermon (qui culmine à plus de 2800 m), aux confins du Liban et de la Syrie, aux sources du Jourdain, près de Césarée de Philippe. C’est là précisément que, selon saint Marc ou saint Matthieu, Pierre venait de confesser Jésus comme Messie (et qu’aussi il venait de se faire traiter de “Satan”, car il s’érigeait en obstacle au profil du Messie souffrant révélé par Jésus). Il serait assez logique de situer la Transfiguration sur l’Hermon plutôt qu’au Tabor. Vous me direz “peu importe”, ou, mieux, vous me citerez le Psaume 88 : “Le nord et le midi c’est toi qui les créa, le Tabor et l’Hermon à ton Nom crient de joie” (Ps 88, 12-13). Et puis, de toute façon, ces trois-là, Pierre, Jacques et Jean, Jésus ne les a pas emmenés aux sports d’hiver… La “haute montagne” dont parlent les évangiles est symboliquement un désert, un lieu à part, peu fréquenté et peu fréquentable, sinon avec Jésus.

Déjà dans l’Ancien Testament, la montagne est un lieu insigne et terrifiant : le Mont Moriah où Abraham devait immoler Isaac ; le Sinaï (ou l’Horeb) où Moïse et Élie font l’expérience de la révélation du Dieu unique qui choisit et sauve Israël. Ces patriarches et prophètes étaient des “montagnards de Dieu”, animés par la foi et l’amour jaloux du Seigneur. Ils préférèrent répondre à l’appel de Dieu plutôt que demeurer dans un monde confus et mauvais ; ils prirent le chemin des déserts et des montagnes que Dieu leur indiquait ; fuyant la plaine des idoles, des puissants Pharaon et menaçantes Jézabel ; ils trouvèrent dans les hauteurs Dieu, aussi terrible que l’ouragan, le tremblement de terre, le feu ou la nuée épaisse, aussi doux et intime que le fin murmure d’une brise légère (cf. 1 R 19). D’une certaine façon ils annonçaient Jésus propulsé par l’Esprit au désert, durant 40 jours et 40 nuits, ou Jésus sur la montagne de la Transfiguration. Que ce soit au désert ou sur la montagne, Dieu s’atteste : absolu, élevé ; mais se penchant aussi vers ceux qui le cherchent, et qu’il renouvelle dans leurs missions.

Frères et sœurs, sommes-nous aussi animés par la foi et l’amour exclusif de Dieu ? En ce début de Carême nous sommes-nous laissé conduire par l’Esprit au désert avec Jésus ? Nous sommes-nous levés de bonne heure pour gravir avec lui la montagne ? Autrement dit, avons-nous fermé la porte de nos chambres pour y prier ? Notre main gauche ignore-t-elle la charité de notre droite ? Nous abstenons-nous des gourmandises du monde pour contempler la vérité absolue et douce du Tout-puissant qui nous appelle ?

Comprenons la grâce de ce jour : la gloire de Dieu n’habite pas définitivement sur la montagne, et nous n’avons sans doute pas vocation à y demeurer. En réalité la montagne véritable où Dieu habite et où nous devons nous établir c’est Jésus lui-même. La gloire de Dieu, cette “shekinah” qui jadis investissait le temple de Salomon, désormais habite en plénitude en Jésus. C’est pourquoi, Pierre, il n’est pas utile de dresser d’autres tentes : l’humanité de Jésus est “la” tente définitive ! Il y a d’ailleurs une mystérieuse coïncidence étymologique entre le mot hébreu “shekinah (gloire)”, et le mot grec “skene (tente)” : la “gloire” de Dieu a “dressé sa tente (eskênosen)” parmi nous quand le Verbe s’est fait chair (Jn  1, 14).
La Transfiguration, métamorphose de Jésus sur la montagne, attire notre méditation sur le mystère central de notre foi : en Jésus, fils de Marie, Dieu a pris la “forme (morphe) d’esclave” (cf. Ph 2). Au point que l’humanité pèlerine qu’il a assumée masquait habituellement l’éclat de sa majesté divine ; la gloire du Verbe éternel était cachée par la forme de l’esclave, comme retenue dans la partie la plus secrète de son esprit. Soudain sur la montagne cette gloire filtra aux yeux ébahis des trois disciples. S’ils n’avaient entraperçu ce mystère, ils n’auraient pu supporter l’ultime abaissement du Verbe fait chair lors de sa passion (et qui sait si Pierre serait revenu de son reniement).

Nous aussi, frères et sœurs, sommes invités en ce début de Carême à nous établir là où Jésus habite : venez et voyez ! Nous sommes invités à écouter Jésus transfiguré, “Fils bien-aimé” attesté par le Père dans la nuée de l’Esprit ; Jésus transfiguré, prophète définitif, attesté par Moïse et Élie ; Jésus transfiguré qui monte vers l’ultime montagne du Golgotha, nouveau mont Moriah, pour y souffrir la passion et après trois jours manifester toute sa gloire. Oui Jésus est la montagne, il est le trait d’union entre la plaine de notre quotidien et notre aspiration à la vie divine.
Que ce soit au désert ou sur la montagne, Jésus marche en ce monde aux confins de la conscience mondaine des hommes ; il emmène notre quête de vie lucide et véritable sur les hauteurs de sa conscience humano-divine, dans le rayonnement fontal de son être divin. Écoutons-le, suivons-le!