Homélie du Toussaint - 1 novembre 2015

La béatitude des extra-terrestres

par

fr. Emmanuel Perrier

La Toussaint. La fête de tous les saints du ciel. Nous fêtons un peuple immense qui n'habite pas sur Terre. Nous ne sommes donc pas seuls dans l'univers. Il existe une vie extra-terrestre.

Mais peut-être est-il nécessaire de dissiper d'emblée une méprise, parce qu'une idée naïve, pour ne pas dire enfantine, de ces extra-terrestres est de plus en plus répandue aujourd'hui. Je dis enfantine car c'est le propre de l'enfance de s'inventer des amis imaginaires, de parler à son doudou, de se créer des univers mystérieux à partir de quelques grammes de réalité. Et il se trouve que notre époque aime jouer avec les extra-terrestres. Son jeu est identique à celui des enfants dans la cour de l'école, sauf qu'il coûte plus cher. Il faut payer des scientifiques à l'air sérieux, avec des panoplies de chercheurs, des laboratoires en vrai, des observatoires dernier cri, des satellites qui tournent et des sondes qui transportent à des milliards de kilomètres des textes pompeux, des colliers de nouilles ou d'autres babioles du même genre. Moyennant quoi, tout le monde a le droit de jouer, on fait des films, des livres de science-fiction ou de philosophie sur les extra-terrestres, et tout ce qui donne vie au doudou collectif est bon à prendre. J'imagine que certains parmi nous sont en train de se dire : « et si on en trouvait, vous seriez bien embêtés, hein ? ». À ceux-là, je pourrais proposer un coup d'œil aux statistiques, mais à quoi bon ? tous les parents en ont fait l'expérience, aucune parole ne suffit à sortir un enfant absorbé dans son jeu. Ils nous rejoindront donc quand ils pourront. Mais à tous les autres, je dis : « Pouce ! Halte au jeu ! ». Parlons des vrais extra-terrestres, ceux qui existent dans la réalité.

Il se trouve que chacun d'entre nous en connaît personnellement. Ce sont nos proches et familiers défunts, qui ont quitté cette terre et dont l'âme immortelle attend la résurrection des morts. Nous prierons spécialement Dieu pour eux demain car ils ont besoin de nos prières. Mais il y a d'autres extra-terrestres dont la particularité est qu'ils n'ont pas besoin de prières car ce sont bien plutôt eux qui intercèdent pour nous.
Comment reconnaît-on cette catégorie ? Ils ne sont pas gélatineux, n'ont pas la peau verte, ils ont été faits comme tout le monde. Donc, de l'humain à 100%. Ils ne viennent pas d'une planète inconnue, mais ils ont eu les pieds sur terre jusqu'à leur mort. Et ils eurent ici-bas rarement figure de super-héros ou d'image pieuse ou de thaumaturge, ils avaient leur caractère avec ses beautés et ses limites. Bref, tout comme nous. Alors, comment les reconnaît-on ?
Voici un petit truc que l'on pourrait appeler la loi de l'attraction divine : on repère un extra-terrestre de cette catégorie à ce qu'en s'approchant de lui, Dieu ne nous semble plus lointain. Il raccourcit la distance infinie entre Dieu et nous. Généralement, quand on fréquente quelqu'un, on apprend à le connaître et à l'aimer. Mais dans leur cas, plus on les fréquente, plus on désire connaître et aimer Dieu. Pourquoi ? Parce que ces extra-terrestres ne parlent pas en Klingon ou par borborygmes, ils parlent la langue de l'Évangile, la langue de la Vérité divine et de la Charité de Dieu. Ou plus précisément, ils incarnent l'Évangile, ils sont des Évangiles sur pattes. C'est pour cela qu'on les appelle des saints, car la sainteté de Dieu les habite et rayonne. Comme le dit le prophète Zacharie : « Dieu arrivera, accompagné de l'assemblée des saints ». Et le Christ : « Là où est le corps, là se rassembleront les aigles ».
La loi de l'attraction divine, nous la vérifions aisément avec de grands saints que nous connaissons bien, la Vierge Marie, Jean-Paul II, Mère Teresa, saint Dominique ou saint Thomas d'Aquin. Ici même, dans ce couvent ou dans notre province dominicaine, nous avons la grâce de vivre dans la compagnie de saints plus cachés : Hyacinthe-Marie Cormier, Marie-Joseph Lagrange, Joseph-Marie Perrin, Marie-Étienne Vaissière, Jacques Maritain, Marie-Joseph Nicolas. Quelques exemples de chair et d'os, des frères, autant d'incarnations attachantes de l'Évangile, des amis. Et pour vous, qui sont-ils ces amis qui vous rapprochent de Dieu ? Si nous nous mettions à faire la liste, elle pourrait être très longue. Et pourtant, nous serions encore bien loin d'avoir passé en revue cette foule immense de toute race, langue et nation que l'Apocalypse évoquait à l'instant. Or, cette foule immense, saisie dans toute sa variété, nous donne de percevoir, comme dit saint Paul, « l'inépuisable richesse » de la grâce de Dieu. Cette foule immense saisie dans toute sa variété dessine le portrait intime de Jésus-Christ, puisque, rappelle saint Jean, « c'est de sa plénitude que nous avons tous reçu ». Chaque grâce dont un saint est paré est un reflet de l'inépuisable grâce de Jésus-Christ, celui que même le démon a confessé comme le Saint de Dieu. Le grand fleuve de la sainteté humaine nous ramène à sa source.

Vous aurez remarqué, chers frères et sœurs, combien notre contact avec la vie extra-terrestre réelle nous éloigne de la quête contemporaine, toujours déçue, d'une vie extra-terrestre imaginaire. Les journaux nous parlent régulièrement de la traque des composés organiques, voire même de la traque de l'eau qui pourrait constituer un milieu favorable à l'apparition éventuelle d'un début de commencement de vie. Aujourd'hui, découvrir de la glace sur Mars semble une bonne nouvelle pour la vie. Les saints nous déplacent exactement à l'opposé, face à la vie dans son accomplissement dernier, face à la vie en plénitude qu'est la Vie en personne, goûtée éternellement. La vie extra-terrestre réelle, ce ne sont pas des chaînes de molécules carbonées, ce sont des hommes et des femmes qui voient Dieu. « Les saints vivront avec ta Face » s'exclamait déjà le psalmiste.
Le contraste est saisissant et rempli d'enseignements : lorsque l'homme se crée des amis imaginaires, il se rabaisse au rang de molécule ; mais lorsqu'il s'ouvre à la vie de Dieu, il est comblé au-delà de tout ce qu'il pouvait imaginer. Or, remarquez comment sont construites les Béatitudes révélées par le Christ dans le Sermon sur la montagne : « Bienheureux les pauvres de cœur, car le Royaume des cieux est à eux ; bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés ; bienheureux les doux, car ils recevront la terre en héritage ; bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu, etc. ». Toujours deux temps : le temps où l'on est dépouillé, où le désir de Dieu se creuse, puis le temps où l'on reçoit de Dieu un don à la mesure de Dieu. Le chemin des Béatitudes est un chemin vers la Béatitude, un chemin par lequel sont passés ceux qui voient Dieu. Ils ont été délivrés de leurs amis imaginaires et de leurs désirs propres, ils se sont ouverts à la grâce, et ils n'ont pas été trompés. Cette expérience, frères et sœurs, elle porte un nom tout simple : lorsqu'on a ardemment, toute sa vie durant, été creusé par un désir profond, et que l'on reçoit plus que l'on n'aurait osé demander, on éprouve de la joie. La joie est le fruit de la charité qui s'accroît, de la vie de Dieu qui grandit en nous par dons successifs. Et les saints du ciel, les seuls extra-terrestres réels, ont reçu cette vie en plénitude. Les saints du ciel exultent donc de joie. La prière la plus profonde que nous pouvons adresser aux saints, c'est de leur demander de nous guider sur le chemin de la joie pure, sans mélange, c'est de leur demander de nous apprendre à vivre des Béatitudes.