Homélie du (15 mars 2015)

La Croix mystère d’amour

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Évangile selon saint Jean : « Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. » (3,14-15).

Épître de Paul aux Corinthiens : « Alors que les Juifs réclament les signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens. Mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu. » (1 Co 1,22-24).

Vendredi saint, nous vénérerons la croix du Christ. Ce geste est émouvant. Plus qu’émouvant ; il a quelque chose de fascinant, mais aussi d’effrayant comme le montre un incident très révélateur. Voici plus d’un siècle, au temps où la France étendait sa domination sur l’Afrique du Nord, le gouvernement a reçu un dignitaire de la famille royale marocaine et lui faisait visiter les richesses et les beautés de notre pays. Lors d’un déplacement, cet homme est passé devant une grande croix de mission où le Christ avait une taille humaine. Surpris, il demanda à ses hôtes si la République avait gardé le supplice de la crucifixion. On le rassura en lui disant que ce n’était qu’une statue représentant le Christ en croix. Il ne put s’empêcher de dire que c’était horrible. « La croix du Christ scandale et folie » nous dit saint Paul (1 Co 1,22-24). Le Christ crucifié, le Christ en croix scandale pour les religieux de tradition sémite pour qui Dieu est le tout-puissant et le juste, scandale pour les esprits grecs pour qui Dieu est sagesse et raison. La difficulté est de toujours ; elle ne disparaîtra pas.

Pour surmonter cette difficulté, nombre de chrétiens se sont égarés dans une perspective selon laquelle le Christ aurait été immolé, offert en sacrifice pour apaiser la colère de Dieu. Sa souffrance aurait payé le prix du rachat, puisque la justice divine exigerait que le sang du juste soit versé pour les pécheurs. Cette logique de vengeance et d’expiation est radicalement étrangère à Jésus ; à plusieurs reprise il a justifié son action en citant la parole du prophète : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices » (Os 6,6 ; Mt 9,13 ; 12,7). Cela montre la fausseté de toutes les justifications sacrificielles et les équivoques des dévotions doloristes : Jésus n’a jamais dit la moindre parole qui valoriserait la souffrance et justifierait les sacrifices. Ce n’était pas ignorer la mort. Ainsi, pour se désigner, Jésus a pris l’image du bon berger qui va chercher la brebis perdue exposée à tous les dangers (Jn 10,11-15). Le berger avance en terre ennemie et il affronte la mort qu’il accepte par amour. Jésus a pris sur lui le destin de la brebis perdue, qui figure l’humanité. Il est allé la chercher au-delà même de la mort. Notre foi y reconnaît l’engagement de Dieu.

Saint Jean dans le prologue de son évangile emploie un mot qui est au cœur de la théologie chrétienne : l’incarnation. Le Verbe éternel, le Fils qui est dans le sein du Père, s’est fait chair (Jn 1,14). Beaucoup entendent cette phrase dans un sens si étroit qu’elle perd sa force ; ils imaginent qu’il s’agit seulement du commencement de la vie de Jésus. Non, dans l’évangile de Jean, le mot « incarnation » ne désigne pas le point zéro de la vie de Jésus, mais toute sa vie, une vie pleinement humaine : grandir, mûrir en prenant ses responsabilités, apprendre, écouter, observer, chercher, changer, interroger, s’émerveiller, vivre les joies et les peines. C’est aussi vivre l’absurde et le scandale. Le mot « incarnation » se rapporte à toute la vie de Jésus, mort sur la croix comprise. Jésus n’a pas esquivé les aspects les plus sombres et les plus amers de la vie. Pour une raison d’amour, il a porté l’injustice et le scandale du mal. Il ne s’est jamais mis à l’abri. Il a accepté d’aller au-devant de ses ennemis. Il savait qu’ils voulaient sa mort, mais son amour était tel qu’il ne pouvait esquiver d’aller en première ligne pour les arracher à la puissance de la mort. Oui, Jésus est mort de la mort la plus cruelle qui soit ! Il est devenu ainsi solidaire de tous ceux qui portent la détresse et la très amère amertume de la vie. Il n’a pas goûté à l’amertume de vivre du bout des lèvres, mais il a tout assumé et tout donné. Lorsque nous regardons le Christ en croix, nous apprenons de quel amour Dieu nous a aimés.

Ainsi dans la nuit de Pâques nous confesserons sa victoire sur la mort. Nous fêterons celui qui revient de la mort après avoir assumé tout ce qui fait la vie humaine, joie et douleur, souffrance, détresse, amour et espérance. Nous chanterons le Ressuscité, le Bon Berger qui a pris la tête de l’humanité pour que rien d’humain ne lui soit étranger. Le Fils éternel du Père s’est fait homme, vraiment homme, homme vrai. Oui, la croix est scandale pour les esprits qui ne voient en Dieu que la puissance et folie pour ceux qui ne savent que la froide raison ! Pour notre foi, elle est le lieu où se manifeste un amour, l’infini de Dieu.

Comment ne pas trembler en percevant de quel amour nous avons été aimés en évoquant la croix ?

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