Homélie du (8 novembre 2015)

La foi des veuves

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La veuve que rencontre le prophète Élie et celle qui verse son obole au Trésor du temple sont rapprochées par les lectures de la liturgie de ce dimanche, à charge pour nous d’accueillir le message que l’unique Parole de Dieu nous adresse, dans un clair dessein de conversion. En effet, Jésus lui-même évoque à la synagogue de Nazareth (Lc 4, 25-27) à la fois cette veuve de Sarepta et le syrien Naaman, guéri de sa lèpre, en illustration de cette remarque : « aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie ». En proclamant que la prophétie d’Isaïe au sujet de la venue du Messie est en train de s’accomplir aujourd’hui, il suscite l’étonnement de ceux qui ne voient en lui que le fils du charpentier Joseph. Il s’inscrit alors dans le sillage des prophètes Élie et Élisée qui frayaient avec des étrangers, comme lui-même le fera, par exemple, avec telle samaritaine, telle syro-phénicienne, tel centurion romain. Les propos de Jésus susciteront une telle fureur que ses auditeurs voudront le précipiter d’un escarpement sur la colline. Quant à la veuve de l’Évangile, que ce soit dans cette version de Marc ou dans celle de Luc, la scène est placée par l’évangéliste juste après la dénonciation par Jésus de l’hypocrisie des scribes. Que résulte-t-il des contextes de ces deux récits ? Aux points communs les plus évidents il s’agit de veuves, pauvres et qui donnent le peu qu’elles ont s’ajoute discrètement mais indubitablement l’invitation du Seigneur à les regarder différemment, non avec les lunettes et la sagesse des hommes et du monde mais avec les yeux et la folie de Dieu.

Quelle pourrait donc être la manière superficielle et fausse de juger ? Elle consisterait à expliquer et à minimiser la confiance et l’amour. Cette veuve de Sarepta, voyez-vous, va mourir, c’est bien sûr. Le repas qu’elle prépare a quelque chose de la cigarette du condamné à mort ou du baroud d’honneur. Le transformer en geste d’hospitalité et de générosité apaise sa conscience : c’est louable mais elle aurait eu le droit de préférer mourir le ventre plein. Cette veuve qui va au temple ne peut pas donner autant de pièces que les riches ; elle donne bien peu à vrai dire, mais elle fait comme elle peut ; on ne peut pas lui en vouloir ; à chacun selon ses moyens. Ainsi expliqués, les gestes de ces deux femmes sont relégués dans l’insignifiance ; à la marginalisation de leur vie sociale vient s’ajouter le déni de leur vie spirituelle et le projecteur se focalise sur les efficaces et sur les gros donateurs.

Essayons alors de voir les choses du point de vue de Dieu : cette veuve de Sarepta, effectivement, pense qu’elle va mourir, mais elle veut si possible sauver son enfant ou du moins adoucir sa mort. La demande de ce prophète étranger bouleverse ce plan. Elle pourrait objecter : charité bien ordonnée commence par soi-même ; je préfère le fruit de ma chair à un étranger, fût-il un homme de Dieu. Mais elle consent à risquer sa vie et celle de son enfant dans un geste qui n’est pas seulement d’hospitalité mais de remise de soi confiante à une promesse qu’elle reçoit comme venant de Dieu. Elle anticipe la béatitude évangélique : « Bienheureux les affamés car ils seront rassasiés ». Elle anticipe la parole de Jésus : « qui perd sa vie, la sauvera ». Elle anticipe la vie de Jésus qui donne, qui livre, qui perd sa vie pour que nous passions de la mort à la vie. Elle est le Christ avant l’heure quand vibrent en elle les entrailles de miséricorde. Et l’autre veuve : personne ne la remarque car la somme qu’elle dépose est minime en valeur absolue et car d’autres donnent à entendre et à voir leur incomparable générosité, leur irremplaçable utilité. Comme on dit trivialement « il n’y a pas photo », ou si photo il y a, les journalistes ne la choisiront pas, sauf par un service de communication pour que quelque grand puisse « faire peuple ». Elle passe probablement inaperçue à son propre regard ; peut-être même déplore-t-elle de ne pouvoir donner davantage. Mais Dieu ne regarde pas l’apparence ; lui seul scrute les reins et les cœurs ; ce que nul ne remarque, Jésus le voit selon Luc et même le regarde selon Marc : elle a pris de son indigence alors que tous les autres donnent de leur superflu. C’est-à-dire non seulement qu’elle donne plus qu’eux en valeur relative mais qu’elle donne plus que quelque chose : elle aussi se met en danger, risque sa vie, se donne. Et s’impose alors la seule chose qui, selon les Évangiles, parvient, pour ainsi dire à « étonner » Jésus, du moins à le conduire à exprimer son admiration : la foi qui va jusqu’à la totale dépossession de soi.

Les dominicains sont entrés hier officiellement dans la célébration du huitième centenaire de leur Ordre. C’est une occasion de rendre grâces au Seigneur pour les lumières et de mendier sa miséricorde pour les ombres, une occasion de donner pour eux et pour nous tous cette conversion du regard pour aller au-delà des apparences et pour marcher dans la vérité de la pauvreté et de la confiance.

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