Homélie du (16 mars 2014)

La Gloire et la Croix

par

fr. Gilles-Marie Marty

La Transfiguration a déjà une fête propre, le 6 août, au milieu de l’été. Alors pourquoi relit-on cette page d’évangile au Carême ? Parce que, au début du printemps, elle n’a pas le même goût qu’en plein été.

En été, il fait très chaud, et on se contente de contempler, immobile ; au Carême, il fait bon, et on écoute, attentif. Qui écoute-t-on ?

Moïse et Élie qui s’entretenaient avec Jésus ? Ce serait très intéressant, mais on n’a pas été invités. Pierre alors ? Non car il rêve un peu, d’ailleurs il parlait encore quand il fut interrompu par une voix disant : celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le !

Cette parole est la seule que le Père dise, dans tout l’Évangile. Pour nous, c’est surprenant, mais pour Lui, c’est normal. Dans l’éternité divine en effet, une fois suffit, au contraire de la durée humaine, où on doit souvent répéter, ce qui est la base de l’éducation, et de la liturgie. Cette parole divine avait donc déjà été prononcée au baptême de Jésus. C’était au Jourdain, au début de la vie publique de Jésus.

Aujourd’hui, au Thabor, c’est sa Passion qui commence. C’est pourquoi le Père veut dire une fois encore ce qu’il avait déjà annoncé. Sa phrase est presque identique, mais le contexte fort différent.

Au Jourdain, les gens avaient vu Jésus remontant de l’eau, ils avaient entendu la voix, et c’est tout, rien de spécial.

Au Thabor, les trois disciples, devant Jésus resplendissant, sont d’abord éblouis. Mais quand la voix retentit, ils sont remplis d’effroi. Ce corps resplendissant est en effet devenu soudain insoutenable, impossible à regarder en face. La voix leur a ouvert les yeux. Ce corps est celui en qui habite toute la plénitude de la Divinité. C’est beaucoup trop pour des yeux de chair !

Pourtant ils devraient le regarder avidement, se remplir les yeux, car bientôt ils n’oseront même plus lui jeter un coup d’œil. Ce jour-là, le ’Seigneur’ sera devenu l’Homme des Douleurs, le Serviteur Souffrant, le Crucifié dont on détourne le regard. Jésus l’avait d’ailleurs annoncé peu auparavant, et Pierre s’était rebiffé, vous vous en souvenez ? Or cela s’est passé comme Jésus l’avait dit.

Aujourd’hui la colline du Thabor, demain la colline du Golgotha.

Aujourd’hui le règne du soleil, demain le règne des ténèbres.

Aujourd’hui deux grands prophètes, demain deux pauvres larrons.

Aujourd’hui la voix du Père, demain son silence.

Seul témoin, un centurion romain : Vraiment cet homme était le fils de Dieu.

Aujourd’hui un visage lumineux et glorieux, demain un visage bafoué et humilié.

Aujourd’hui, le Transfiguré, demain le Défiguré.

Aujourd’hui quelle discrétion, trois témoins immobiles et silencieux.

Demain, quelle publicité, tout Jérusalem se bousculera au pied de la Croix.

Frères, on se demandait pourquoi entendre encore aujourd’hui cet Évangile ? C’est clair maintenant : nous en avons besoin afin de mieux connaître le Christ.

Ce Jésus avec qui ils ont gravi le Thabor, ce Nazaréen qu’ils appellent ’Maître’, voilà que Dieu affirme qu’il est son Fils chéri ! Et en écho, Moïse et Élie attestent qu’il est le Messie, venu accomplir l’histoire Sainte d’Israël et de l’humanité. Telle est notre foi, et telle est aussi notre espérance, comme dit St Paul : «Cette grâce est maintenant devenue visible à vos yeux ». Nos yeux à nous, mes frères !

La Transfiguration est un épisode si étonnant qu’on la regarde parfois comme une parenthèse dans la prédication de Jésus ; comme une entracte mystique entre deux missions difficiles; comme une faveur réservée à quelques amis ? Pas du tout ! Elle est l’aboutissement de la prédication de Jésus et l’explication de sa Passion. Aussi Jean-Paul II a-t-il choisi ce mystère, le 4e lumineux, entre le 3e la prédication de la Bonne Nouvelle, et le 5e l’institution de l’eucharistie, qui ouvre la Passion.

Frères, pourquoi sommes-nous joyeux lorsque quelqu’un demande à être baptisé ?

>Parce qu’on sait qu’il a trouvé Dieu, ou plutôt qu’il s’est laissé saisir par Dieu pour entrer à son tour dans le corps du Christ.

Cette joie nous pousse à lui offrir quelque chose. Quoi donc ? Un accueil chaleureux… Un sourire… Un Évangile ou une invitation. Tout cela est bon mais il y a mieux, beaucoup mieux.

Témoignons de notre foi en la Résurrection et de notre amour de la Croix, puisque nous savons désormais que la Gloire du Ciel ne s’atteint que par la Croix de Jésus.

Concrètement, manifestons notre confiance à l’Église qui annonce la résurrection du Seigneur et la nôtre ; et manifestons aussi notre affection à ceux qui portent une croix, celle du Seigneur ou la leur.

C’est tout le sens de notre Carême : réveiller notre propre baptême, laisser Jésus nous toucher et nous relever, obéir à Celui qui nous dit « Écoutez-le ! ». À l’heure où vous lirez ces lignes, il restera à peine 23 jours, déjà la mi-Carême, tout cela va si vite…

Et d'autres homélies...