Homélie du 20 septembre 2020 - 25e Dimanche du T.O.

La grâce de servir dans la vigne du Seigneur

par

fr. Timothée Lagabrielle

« Le Royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine… » L’ouverture tellement classique de cette parabole nous met dans le bain dès le début : aujourd’hui, Jésus va nous décrire un aspect de son Père et de la relation qu’il veut nouer avec nous. Alors, qu’allons-nous découvrir sur Dieu aujourd’hui ?

Par cette parabole, nous voyons que Dieu est très riche. C’est le propriétaire d’un domaine qui est capable d’embaucher tous les hommes qui sont disponibles (et qu’il peut les payer !). Son domaine doit être à la taille de sa richesse : immense. À sa vigne, il y a toujours de la place pour travailler.

En plus d’être très riche, il est aussi philanthrope. Il ne veut pas garder uniquement pour lui cette grande richesse. Il a une vraie générosité. Cela se manifeste dès le petit matin : il vient lui-même au-devant de ceux qui cherchent un emploi. Ce ne sont pas eux qui ont besoin de faire le premier pas. Ce ne sont pas eux qui ont besoin de postuler avec CV et lettre de motivation : c’est lui qui a l’initiative et qui sort vers eux au petit matin. Il vient ainsi et revient, et vient encore plusieurs fois dans la journée. Manifestement, Dieu aime voir des hommes associés à son œuvre, il aime pouvoir les rétribuer avec les revenus de son domaine après les avoir associés à son travail.

Il y a peut-être seulement une condition, en plus d’avoir participé au travail, c’est qu’il donne jour après jour : il n’y a pas moyen de faire des provisions. C’est, pourrait-on dire, une générosité sans gaspillage. Il donne un denier, c’est-à-dire cette somme qui est nécessaire pour vivre bien du travail quotidien. Il donne donc à chacun ce qui lui est nécessaire juste pour aujourd’hui. La mesure de ce don, ce n’est pas le travail fourni, mais c’est plutôt le besoin de chacun.

Il y a bien une rétribution et une question de justice — puisqu’il faut avoir travaillé au moins un moment dans la journée et, même, il semble qu’il faut être resté fidèle depuis l’heure de son embauche — mais c’est sur un fond de générosité. Peut-être est-ce cela qui est difficile à comprendre quand on cherche à comprendre Dieu ? Parce que ce qui est dur à comprendre sur Dieu, ce n’est pas la Trinité, la transsubstantiation, les deux natures du Christ ou la communication des idiomes. Plus que cela, ce qui nous est difficile à comprendre, c’est ce qu’est l’amour de Dieu. Il est si haut, tellement plus grand que nos pensées.

La réaction des ouvriers de la première heure montre bien que, pour comprendre Dieu, il est nécessaire d’avoir un cœur large comme le sien et pas étriqué. Un cœur étriqué est trop fermé sur lui-même pour comprendre cette logique de générosité de Dieu. En se concentrant trop sur lui-même, un cœur étriqué va croire qu’il est lui-même la source du revenu. En se regardant et en se focalisant sur la peine qu’il prend, il va croire que c’est son travail, que c’est la peine qu’il a prise qui lui vaut sa rémunération. Il en oublie que cela vient bien plus de Dieu que de lui. Il oublie qu’en premier, cela vient de Dieu ; que toute l’initiative vient de Dieu qui est venu vers lui et qui est revenu jusqu’à le trouver et qu’il n’a pu faire cela que par une miséricorde de Dieu.

Entrer dans le royaume des Cieux, comme être embauché dans cette vigne, ce n’est pas d’abord une question de travail personnel, ce n’est pas accessible aux forces humaines seules. Ce qui est premier c’est l’invitation de Dieu qui vient au-devant de nous. Que nous soyons de grands pécheurs pardonnés ou des petits pécheurs pardonnés, c’est toujours la grâce de pardon venant de Dieu qui est première.

Un cœur étriqué a aussi du mal à comprendre Dieu, car il voit ses droits comme des privilèges. Dieu a promis une rétribution, c’est donc devenu un droit. Il nous offre un droit. Mais cela ne signifie pas que c’est un privilège interdit aux autres. Ce droit que Dieu nous offre n’est pas exclusif des autres. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut gagner cette rétribution que d’une seule façon, que par le même travail que le nôtre.

Pour comprendre la logique de Dieu, au contraire, il nous faut avoir un cœur large comme le sien. Un cœur large ne voit pas seulement lui-même, mais il voit aussi Dieu et les autres.

Un cœur large voit Dieu. Il voit les grands horizons qu’ouvre cette générosité de Dieu. Quand il voit la générosité d’un tel Maître, cela lui donne envie de travailler dans son domaine, c’est-à-dire de participer à son œuvre si bonne et si généreuse. Il ne voit pas seulement la récompense finale pour la fin de la journée, mais aussi, pendant toute la journée, l’honneur d’être associé à cette œuvre. Un cœur large rend heureux de passer la journée avec le Maître, de participer au travail dans sa vigne. Cette joie et cet honneur sont des biens qui se partagent sans rien en perdre : il peut y avoir une multitude d’autres ouvriers à la vigne, cela ne diminue en rien ce que chacun reçoit. Au contraire, cela ajoute de la joie.

Un cœur large voit Dieu et il voit aussi les autres et, heure après heure, l’arrivée de nouveaux ouvriers est chaque fois une nouvelle joie et ce cœur large s’écrie : « Oui, rejoignez-nous, c’est une bonne place, c’est un bon Maître ! Venez donc passer la fin de la journée avec nous. »

Être chrétien, nous dit Jésus, ce n’est pas d’abord serrer les dents pendant cette vie ici-bas en supportant des choses pénibles pour être heureux au Ciel. Si c’était le cas, on pourrait se dire : « Faisons en sorte d’arriver juste à la dernière heure pour avoir la récompense sans la peine. » Être chrétien, c’est déjà un honneur et une joie jour après jour — même si parfois, c’est vrai il faut un peu endurer — et un honneur et une joie qui sont faits pour être partagés par le plus grand nombre. Et c’est cela qui nous pousse à inviter d’autres personnes à entrer dans ce domaine, au service d’un tel Maître.