Homélie du Nuit de Noël - 24 décembre 2007

La grande espérance

par

fr. Serge-Thomas Bonino

La curiosité, quoi qu’on en dise, n’est pas toujours un vilain défaut. Certes, il y a une mauvaise curiosité, que je ne saurais d’aucune manière recommander. La curiosité de qui a l’âme assez basse pour espionner par le trou de la serrure, pour s’immiscer par effraction dans l’intimité des autres. Mais il y a aussi une bonne curiosité. Une curiosité qui s’oppose à la «bof attitude», à la résignation des blasés, des aigris, de ceux qui pensent que la vie n’a plus rien à leur offrir. C’est la bonne curiosité de qui a le cœur en éveil, de qui attend quelque chose, même s’il ne sait pas très bien ce qu’il attend.

Telle fut la curiosité de Moïse à l’Horeb. Souvenez-vous. Un jour qu’il faisait paître les moutons de son beau-père Jethro, un phénomène insolite l’intrigue: une flamme de feu jaillit d’un buisson et pourtant le buisson ne se consume pas. Une énergie qui se donne sans se perdre, une énergie qui se communique sans rien détruire mais en transfigurant tout. Quelle belle image du mystère de Dieu! «Moïse se dit alors: ‘Je vais faire un détour pour considérer cet étrange spectacle’» (Ex 3, 3). Heureuse curiosité qui lui valut une telle Rencontre. Car Dieu l’attendait au tournant. Il l’appelle «Moïse, Moïse» et il lui délivre le grand secret: «Je suis celui qui est» (Ex 3, 14). Non pas un être parmi d’autres êtres, mais l’Être par excellence, l’être qui n’est qu’être, en plénitude, la source secrète de la vie, du mouvement et de l’être des choses (Ac 17, 28). Ainsi, au-delà des apparences, le cœur du Réel n’est pas l’obscure et aveugle puissance de la matière mais la douce lumière de l’esprit. Au commencement, au centre et à la fin, il y a Quelqu’un, il y a une Personne. Voilà qui donne sens à la vie.

Heureuse curiosité aussi que celle de ces lointains descendants du berger de l’Horeb, je veux dire les bergers de Bethléem. Eux aussi font un détour. Ils «se dirent entre eux: ‘Allons donc à Bethléem et voyons ce qui est arrivé’» (Lc 2, 15). Là, ils contemplent le véritable Buisson ardent, la Vierge qui, sans rien perdre de son intégrité, enfante le Feu nouveau, la Lumière du monde. Là, sous la forme paradoxale d’un enfant, ils rencontrent le Dieu trois fois saint qui s’était jadis manifesté à Moïse. Puissance qui se révèle dans la faiblesse (2 Co 12, 9). Là, mieux que Moïse, ils apprennent l’ultime secret du Réel  : «Dieu est amour», amour inconditionnel, amour qui donne et qui pardonne. «Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique» (Jn 3, 16).

Cette bienheureuse curiosité, c’est encore en cette nuit très sainte la nôtre, frères et sœurs. Un désir plus ou moins profond – peut-être une simple nostalgie? – nous a conduit ce soir à faire un détour. Et c’est heureux car je vous assure que Dieu vaut le détour. Mais, attention, ce détour n’est ni une diversion ni une évasion. Encore moins une parenthèse sentimentale, chaude et lumineuse, qui nous consolerait un instant de la dureté du monde. Car je vous préviens avant qu’il ne soit trop tard: nous ne sortirons pas indemnes de cette célébration. L’enfant de la crèche est dangereux: il fascine ; il aimante. Tout homme qui s’approche de lui est irrésistiblement attiré dans son orbite. Il cesse d’être un astre errant, un météorite solitaire. Il devient une étoile qui file droit sur Bethléem.

Peut-être, en entrant dans cette église, avions-nous la naïveté de croire que Dieu, pour nous remercier de la visite, pourrait donner un petit coup de pouce et favoriser tel ou tel de ces petits projets personnels qui nous tiennent tant à cœur. Erreur fatale. Dieu n’est pas une roue de secours: Dieu est Dieu. C’est lui qui définit les priorités, de sorte qu’à la crèche, la perspective bascule: ce n’est pas nous qui avons un projet pour Dieu, c’est Dieu a un projet pour nous. Et pas un projet à la petite semaine: un grand dessein. Car Dieu a de l’ambition pour toi. «Vois-tu, nous dit l’enfant de Bethléem, je t’attendais. Toi, personnellement. Car c’est pour toi que je suis venu. C’est toi, pauvre berger, la brebis perdue dont je me suis mis en quête, car ‘tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime’ (Is 43, 4). Et je te le prouverai, car ‘il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis’ (Jn 15,  13). Je veux ton amitié. Je suis venu pour partager avec toi ma propre vie, mon propre bonheur, ma communion avec le Père: ce qui s’appelle la vie éternelle».

Une telle déclaration d’amour, mes amis, ça change tout. Les amoureux ici présents (anonymes ou déclarés ou même déjà mariés) ne me contrediront pas. Quand une jeune fille prend conscience qu’elle est l’unique pour ce garçon, qu’il l’attend elle et pas une autre, alors elle respire, elle renaît, elle s’épanouit. L’adolescente pénible, râleuse, boudeuse, devient une merveille de gentillesse, de grâce (et de distraction). On ne la reconnaît plus. Et c’est normal, car l’amour a vocation à changer la vie. Il nous révèle sous notre meilleur jour.
Eh bien, si l’amour humain transforme ainsi l’existence, à combien plus forte raison l’amour de Dieu. Car, si cet amour absolu existe, alors moi aussi j’existe pour de vrai, alors il y a une espérance, alors je suis sauvé.

Mais si l’amour absolu existe – et il existe – , alors aussi il recompose ma vie en fonction de ses propres priorités. De même que la présence d’un pôle magnétique impose un ordre, une direction, aux parcelles jusque là dispersées de limaille de fer, de même l’espérance en la vie éternelle donne une direction à ma vie. Moi, dit Jésus, «j’attirerai tout à moi» (Jn 12,  32).
Notez que c’est bien parti. Déjà, dans l’Orient lointain, les mages bouclent leurs valises. Les bergers ne sont plus qu’à deux pas. Plus près encore, il y a Joseph. Le bon Joseph qui avait un tas d’excellents et très honorables projets. Qui se voyait déjà à la tête d’une florissante PME familiale: «Chez Joseph et ses fils: menuiserie, charpentes, travaux sur bois». Mais Dieu avait un autre projet pour Joseph et Joseph, paisiblement, s’est laissé recentrer, attirer, entraîner dans le grand projet de Dieu, et il n’a pas été déçu. Quant à Marie, elle ne fait qu’un avec Jésus, tant elle est depuis toujours adhésion sans faille au projet de Dieu.

Mais, attention, se laisser attirer dans l’orbite de Jésus, ce n’est pas tourner le dos aux autres. Au contraire, la découverte de la grande espérance nous propulse vers nos frères. Moïse, après sa rencontre avec le Dieu vivant, retourne en Égypte annoncer aux captifs la libération. Les bergers, «font partout connaître ce qui leur a été dit de cet enfant». Quant à nous, si nous voulons – et nous le voulons – que les clartés de cette nuit très sainte ne tournent pas au feu de paille, laissons-nous maintenant embraser par le feu de l’eucharistie. Qu’il fasse de nous des buissons ardents, témoins de la grande espérance: Emmanuel, Dieu est avec nous. Emmanuel, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu (Ro 8, 39). Emmanuel, espérance de la vie éternelle.