Homélie du 26e dimanche du Temps Ordinaire - 25 septembre 2016

La parabole des sept frères

par

Avatar

Le pauvre Lazare meurt le premier, près du portail du riche. C’est logique. Ses ulcères n’en finissaient plus de s’infecter. Il avait tellement faim; il avait tellement soif. On s’aperçoit, quelques heures après sa mort, qu’il ne bouge plus. Il n’a personne pour l’ensevelir. On le dépose dans la fosse commune. Mais pour Lazare, quelle joie! Il se trouve en effet tout contre le cœur d’Abraham, tout comme le Disciple bien-aimé est à la dernière Cène contre la poitrine de Jésus (Jn 13, 23). C’est le même mot qu’emploie l’Évangile. «Heureux ceux qui ont une âme de pauvre car le Royaume des cieux est à eux» (Mt 5, 3). Cette parole était vraie;elle se réalise aujourd’hui. Quelle consolation!

Le riche meurt à son tour. Il bénéficie d’un enterrement de première classe dans un cercueil en acajou porté par ses cinq frères… On ne compte plus les couronnes de fleurs ni les regrets éternels. Mais pour le riche, quelle amère déception. Il va au séjour des morts, comme tout le monde. Il n’est pas à proprement parler dans la géhenne, en enfer, au lieu de la malédiction. S’il s’y trouvait, il ne pourrait pas regarder ailleurs, il ne pourrait pas attirer l’attention d’Abraham, il serait totalement, égoïstement, replié sur lui. Non, le riche est seulement dans un lieu où il fait trop chaud tandis que lui sont retirés tous les plaisirs qu’évoquait Amos dans la première lecture (Am 6, 4-7).

Deux existences en parallèle, deux destins qui ne se rencontrent pas, sinon trop tard, et pourtant il ne s’agit ni de lutte des classes ni d’un jeu de qui perd gagne… La leçon de la parabole porte sur un autre point. Elle nous ramène au premier chapitre de la Genèse: «Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa» (Gn 1, 27). Dans cette création, originelle toute l’humanité était donc fraternellement unie. Mais le péché l’a divisée. Ce n’est pas Dieu qui est coupable, c’est nous. Et ce péché, dénoncé aujourd’hui dans la parabole, est lié à l’argent, à la cécité, et à la surdité à laquelle il conduit. Soyons plus précis. Le problème du riche, c’est sa richesse. La parabole ne dit pas qu’il ait acquis son bien par des moyens frauduleux, ni qu’il le dépense en des excès crapuleux. Il mène seulement l’existence d’un riche oisif, satisfaisant non seulement ses besoins mais aussi ses goûts… Il a créé sa bulle, son bonheur, sa béatitude. Il ne pratique même pas l’aumône, ce pauvre geste qui n’est pas l’authentique charité mais consiste – au moins – à donner un peu de son superflu.

Le riche de la parabole n’a pas fait le bon usage de ses richesses, c’est évident. Mais faire un bon usage de ses richesses, c’est un travail redoutable: «Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation» (Lc6, 24). Cherchez dans l’Évangile les riches, qualifiés comme tels, ayant fait un bon usage de leurs richesses. Ils ne sont pas légion. J’en ai retenu deux. Le premier, c’est Zachée: converti par le regard et la parole du Seigneur à l’entrée de Jéricho, il accueille la parole du maître qui lui demande de venir loger chez lui. «Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison, parce que lui aussi est un fils d’Abraham», lui dit Jésus (Lc 19, 9). Un deuxième exemple peut être recueilli au pied de la Croix: «Le soir venu, il vint un homme riche d’Arimathie, du nom de Joseph, qui s’était fait, lui aussi, disciple de Jésus» (Mt 27, 57). Ses richesses, c’étaient notamment un linceul et un tombeau neufs. Il en a fait le réceptacle du Corps glacé du Christ, et il a gagné ainsi la vie éternelle que lui ouvrit le Christ en surgissant de ce même tombeau. Frères et sœurs, il n’y a pas de salut possible pour le riche qui n’accueille pas le Christ chez lui, dans sa maison. Qu’il le fasse entrer par la porte cochère ou par la porte de service, qu’il l’accueille mort ou vif, peu importe. Mais qu’il ouvre!

Lazare, de son côté, a le rôle central mais muet dans cette parabole. Il ne parle pas. De son vivant, il aurait bien voulu, mais on ne lui a rien demandé; après sa mort, c’est Abraham qui parle pour lui. S’il en est ainsi, s’il ne dit pas un mot, c’est parce que son existence parle d’elle-même. Elle crie le plan de Dieu pour toute l’humanité. Savez-vous ce que signifie son nom en hébreu? «Dieu aide». Lazare c’est le Christ, et c’est le Christ qui vient à notre aide dans la plus grande pauvreté. Sa présence à la porte du riche, son désir de recueillir des miettes de la table de cette maison, ne sont pas une faute de goût mais une prévenance de la grâce. Lazare fait au riche la bonté de venir crever sous ses fenêtres pour que le cœur de cet homme ne puisse plus se satisfaire de son bonheur bricolé. Hélas, le riche n’a rien vu, rien entendu; il n’a pas cherché à connaître le nom de cet homme. Lazare, c’était pourtant pour lui l’ange du Seigneur capable de lui rappeler que «ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Mt 25, 45).
Au fond savez-vous ce qui a manqué au riche de l’Évangile, pour jouir éternellement du même bonheur que Lazare? C’est d’avoir compris que Lazare était son frère, qu’ils étaient tous les deux fils d’Adam, fils de Dieu. Le riche a cinq frères, explique-t-il à Abraham. Rajoutez le, ils sont donc six dans la fratrie. Rajoutez Lazare, ils sont sept. Et sept, c’est la plénitude, le chiffre tant répété dans l’Apocalypse parce qu’il mesure le don de Dieu dans la Jérusalem céleste.

La sainte Mère Térésa de Calcutta a été souvent accusée de ne pas utiliser sa notoriété mondiale pour proposer des politiques économiques aux États, dans le sens d’une plus grande justice sociale. Nombre d’organismes internationaux et d’ONG revendiquent ce type d’action et croient qu’ils vont changer la face du monde. Pourtant, Jésus nous a enseigné ce mystère, «les pauvres vous les aurez toujours avec vous…» (Mc 14, 7). Ce que Mère Térésa a compris de l’Évangile c’est que le pauvre qui crie «J’ai soif!» c’est le Christ, c’est Lazare, c’est notre frère. Il attend que nous l’appelions par son nom pour faire notre fortune au Ciel. Lui qui s’est dépouillé pour faire notre richesse, il attend maintenant que nous lui donnions notre vie pour vivre ensemble à jamais. C’est cela la plénitude de la charité chrétienne.