Homélie du 3e Dimanche du Carême - 24 mars 2019

La Samaritaine, figure de l’Église en carême

par

fr. Henry Donneaud

Et si la crise que traverse l’Église — et que nous traversons tous avec elle — était aussi, et même d’abord, une grande épreuve de carême ? Certains y voient plutôt une vaste offensive médiatique anti-chrétienne, d’autres la goutte d’eau qui fait déborder le vase de leur méfiance envers l’Église et les en éloigne, d’autres la preuve que bien des choses sont à changer dans l’Église, à commencer par la culture du silence, le cléricalisme. Chacune de ses réactions peut se comprendre, mais, plus en profondeur, ne faut-il pas reconnaitre la main du Seigneur qui conduit son Église au désert, qui veut la ramener vers lui, la purifier, lui apprendre à mieux l’écouter, à s’abreuver davantage aux eaux de la grâce, à revenir plus radicalement aux sources de l’Évangile ?

Oui, à vues humaines l’Église ne nous apparaît plus aussi belle que nous la croyions. Alors nous pouvons faire semblant de ne pas voir, comme si de rien n’était, ou au contraire nous scandaliser et nous en aller. Mais si c’est le Seigneur qui parle, nous n’avons ni à fuir, ni à fermer les yeux ; nous avons à écouter, à chercher à comprendre ce qu’il nous dit.

L’Église prend pour nous aujourd’hui le visage d’une femme de Samarie. Une femme ordinaire, affairée à son quotidien le plus banal, une femme à la religion douteuse, à laquelle un juif pieux ne devrait pas adresser la parole, une femme cabossée par la vie, visiblement éconduite par plusieurs maris et qui vit maintenant en concubinage. Prisonnière de désirs aussi contradictoires que limités, elle tourne en rond dans la vie. En fait, ce n’est pas encore l’Église : c’est l’humanité laissée à elle-même mais appelée au Salut, appelée à devenir l’Église. C’est nous, pour autant que nous pensons pouvoir nous débrouiller tout seuls, tant bien que mal, à vivoter, jusqu’à épuisement résigné, jusqu’à notre retour à la poussière. Pourtant cette femme va devenir l’Église. Non pas en courant vers Jésus, car elle ne sait courir, chaque jour, que vers le puits décevant de ses désirs humains très étriqués, mais en se laissant rejoindre par Jésus, Jésus fatigué qui se tient sur le bord du puits.

Qu’est-ce qui a poussé Jésus à lui adresser la parole ? Donne-moi à boire (Jn 4, 7)… Jésus a soif. De quoi a-t-il soif ? Il a soif de la foi de cette femme, soif que cette femme accueille l’Évangile, soif qu’elle croit en lui et puisse enfin s’abreuver aux sources de la vraie vie. Oui, Jésus a faim et soif. De quoi a-t-il faim ? Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre (Jn 4, 33). Quelle est la volonté du Père, sinon que tous les hommes soient sauvés, qu’ils deviennent ses enfants, qu’ils ne périssent pas pour toujours ? Quelle est l’œuvre du Père que Jésus vient accomplir sinon de sauver les hommes par sa croix, et de les conduire ainsi à la vie éternelle ? Car s’il ne venait pour faire la volonté du Père, pour nous sauver, nous serions tous condamnés à tourner en rond, comme des toupies passagères, à végéter et rester stériles. Oui, Jésus a faim et soif de voir cette femme entrer enfin dans la vie, il a faim et soif de nous voir vraiment vivre. Car s’il ne venait vers nous, vers qui irions-nous ? (Jn 6, 68)

C’est donc par sa soif d’apporter le Salut à cette femme, comme à nous tous, qu’il suscite en elle, et en nous, la soif du Salut, la soif de la vie éternelle. Sans la soif de Jésus, nous serions tous condamnés à la soif d’une eau croupissante. Admirons comment il s’y prend pour faire naître en elle et en nous cette soif d’eau vive. Il la conduit pas à pas sur un patient chemin de conversion. Il engage avec elle un dialogue d’initiation amoureuse. Peu à peu, il entre dans son cœur, pour lui faire découvrir la soif d’eau vive. Au départ de ce chemin, il ne s’impose pas avec puissance, il n’impose rien, il se présente à la femme dans l’humilité, il nous présente sa pauvreté, sa soif : Donne-moi à boire. Mise en confiance par cette faiblesse qui n’a rien de menaçant, la femme passe d’abord de son désir quotidien de l’eau de ce monde au désir encore mondain d’une eau qu’elle n’aurait plus besoin de venir puiser, sans comprendre que Jésus parle de l’eau de la vie éternelle : Donne-la-moi, cette eau-là, afin que je n’aie plus soif et que je n’ai plus à passer ici pour puiser. Comment Jésus s’y prend-il pour l’aider à sortir des désirs de ce monde, à désirer la source d’eau jaillissant en vie éternelle ? Il lui parle de celui qui n’est pas son mari : Va, appelle ton mari et reviens ici (Jn 4, 14-16). Il lui parle de ses échecs, de son péché ; il la met devant la fragilité de sa vie ; il la conduit au lieu le plus profond de la vérité dont elle peut prendre conscience : sa faiblesse et son incapacité à faire vraiment le bien qui la rendrait heureuse. Voilà la porte d’entrée de la grâce. Et c’est alors que la femme s’éveille à l’identité de Jésus, découvre la vérité de cette eau que Jésus lui promet : Je sais que le Messie doit venir — Je le suis, moi qui te parle (Jn 4, 25-26).

Voilà, frères et sœurs, comment Jésus appelle l’humanité à le rejoindre dans la foi, comment il appelle la femme, et nous tous, à devenir l’Église. Surtout n’imaginons pas trouver Jésus sans l’Église, car en trouvant Jésus, en le laissant entrer en nous par la foi, nous devenons l’Église ; en le laissant éveiller en nous le désir de notre bien véritable, en le laissant nous abreuver aux sources jaillissantes de la vie éternelle, nous devenons son Corps, une seule chair avec lui et en lui, nous devenons cette femme qui l’a reconnu comme le Sauveur.

Oui, l’Église, selon que nous le montre le chemin de cette femme, c’est d’abord et avant tout l’humanité en tant qu’elle se laisse approcher puis guider par Jésus vers la vie véritable. C’est donc à nous tous, dans l’Église, de parcourir sans cesse ce chemin par lequel Jésus nous fait passer de l’étroitesse des désirs périssables à la vérité de notre vie plénière.

Mais que fait la femme au moment même où s’est éveillé en elle la vérité de son désir le plus profond ? Elle court vers la ville pour appeler les gens : Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-ce pas le Christ ? (Jn 4, 30). Elle devient comme la première évangélisatrice, le premier témoin de la miséricorde de Dieu. Voilà l’Église qui devient missionnaire, par la force même de l’amour qui brûle en elle. Et c’est son témoignage, ardent qui conduit bon nombre de Samaritains de cette ville à croire en Jésus (Jn 4, 39), à venir vers lui. C’est notre témoignage, à tous, qui peut et doit conduire les habitants de notre monde globalisé à venir vers Jésus.

Telle est la respiration de l’Église, la respiration de cette femme qui devient l’Église à mesure qu’elle découvre avec Jésus comment respirer à pleins poumons. Inspiration, quand elle laisse Jésus entrer en elle et lui découvrir la profondeur de son désir ; expiration lorsqu’elle proclame à tous le bonheur de la vie plénière. Et qu’est-ce que le carême, pour l’Église, sinon une étape de rééducation respiratoire ? L’Église est sans cesse menacée d’atrophie respiratoire : soit que nous n’inspirions pas assez et laissions notre âme se dessécher, soit que nous recroquevillons notre souffle évangélisateur. Certes, dans l’Église, tous n’ont pas la même fonction (Rm 12, 4). Il y a ceux que Jésus a mis à part pour qu’ils deviennent ses représentants visibles, alors que lui-même reste au cœur de l’Église, mais invisiblement. Ces ministres ne sont pas eux-mêmes l’Église, ils ne sont pas plus saints ; ils sont au service de l’Église, pour que, à travers leurs actes et leurs paroles, le Christ lui-même puisse sanctifier tous les membres de l’Église.  Les ministres ont vitalement besoin, comme les fidèles, de respirer avec le Christ, de respirer par le Christ et en lui, sans quoi ils deviennent des mercenaires, voire des loups voraces. Leur soif de la vie nouvelle s’étiole, étouffée par des désirs terrestres devenus cancéreux, vicieux.

Voilà donc le grand carême de l’Église, temps d’épreuve que le Seigneur change en temps de grâce. Pour certains, gravement fautifs, ce n’est pas seulement une rééducation qui s’impose, c’est de la réanimation spirituelle en urgence, comme une opération à cœur ouvert. Oui, il faut nettoyer les écuries, et à fond. Trop de victimes ont souffert des conséquences de désirs terrestres pervertis. Mais, pour tous, fidèles autant que ministres, c’est une seule large et profonde cure de rééducation respiratoire qui est nécessaire, chaque année comme à chaque époque de l’histoire de l’Église. Car le seul remède de l’Église, qui n’est autre que son souffle vital, c’est la sainteté, c’est l’amour de Dieu qui a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné (Rm 5, 5). Quand les chrétiens s’essoufflent, ministres comme fidèles, faute d’ardeur pour bien respirer, c’est tout le corps de l’Église qui s’anémie. Au contraire, quand le corps tout entier ouvre grand ses poumons au souffle de l’Esprit, au don de la sainteté, alors l’Épouse s’embellit, elle court à l’odeur des parfums du Bien-aimé. Et c’est une vertu du corps de l’Église que la sainteté y circule d’un membre à l’autre, ce que l’on appelle la communion des saints. Lorsqu’un membre en manque, c’est par la sainteté des autres membres qu’il sera réanimé, stimulé, relevé.

Pour cela, comme la Samaritaine, au cœur de notre carême, au cœur du carême de l’Église, laissons-nous rejoindre par Jésus, laissons-le nous faire redécouvrir la force de son amour, la beauté de la vie nouvelle, le délice du parfum de l’Évangile. Alors, avec tout le corps, nous pourrons crier, dans la nuit de Pâques : Ton Église t’attend. Oui, viens, Seigneur Jésus (Ap 22, 20).