Homélie du 3e DC - 27 mars 2011

La Samaritaine (Jn 4, 5-42)

par

fr. François Daguet

Dans l’Évangile, les circonstances les plus banales sont souvent l’occasion des enseignements les plus profonds. Aujourd’hui, Jésus est fatigué par sa marche dans le désert, et au mi-temps du jour, il dit à cette femme qu’il rencontre au puits de Jacob: «Donne-moi à boire». Quoi de plus naturel que de demander à boire? Jésus semble bien être un homme «comme nous», qui a connu la fatigue, le poids du jour et de la chaleur.

Mais Jésus n’est pas un homme «comme nous» parce que, s’il a assumé une nature humaine semblable à la nôtre, il demeure le Verbe de Dieu, le Fils engendré du Père de toute éternité. Si bien que, lorsque Jésus prononce ces mots si ordinaires: «Donne-moi à boire», c’est Dieu lui-même qui, dans le Christ, nous révèle quelque chose de son mystère, et du nôtre. D’ailleurs, s’il en était besoin, l’approche de la Passion du Christ nous interdit de réduire cette rencontre du puits de Jacob à un simple fait divers. Car nous savons qu’une des dernières paroles prononcée, criée même par Jésus du haut de la Croix est: «J’ai soif». Se peut-il qu’il manque quelque chose à Dieu, lui qui est toute plénitude, pour qu’il nous dise, dans le Christ: «J’ai soif»?

Pour cette femme de Samarie, le dialogue qui s’engage avec Jésus prend en quelques instants un tour étonnant. Alors que c’est lui qui vient de lui demander à boire, il lui offre une eau vive qui apaise toute soif, si bien que c’est elle qui lui demande, maintenant: «Seigneur, donne-la moi, cette eau». Mais au lieu de lui répondre, il la conduit à lui confier les deux drames de sa vie. D’abord, sa faillite conjugale: «je n’ai pas de mari». Puis sa détresse religieuse: elle ne sait pas où adorer Dieu; les écoles s’opposent: sur la montagne ou à Jérusalem. Ce rapide dialogue avec Jésus a mis en lumière les deux obstacles principaux qui sont en cette femme, et qui l’empêchent de rejoindre Dieu. Jésus l’a conduite, sans la juger, à reconnaître humblement les deux impasses de sa vie, les deux soifs perpétuellement insatisfaites qui rendent sa vie malheureuse.

Cette femme de Samarie, elle est la figure de l’humanité livrée à elle-même, victime de son désordre et de son péché. Pour l’homme abandonné à ses propres forces, l’amour conjugal véritable et l’amour de Dieu, éros et agapè, sont impossibles à atteindre. Voilà bien l’effet du péché originel en nous: il nous condamne au désordre, désordre amoureux et désordre religieux, il nous maintient dans un état de soif inextinguible, il empêche l’homme, qu’il soit homme ou femme, d’atteindre la plénitude de l’amour pour laquelle il a été créé, et dont la nostalgie le fait mourir de soif.

Et c’est précisément là que Jésus intervient. Il vient à notre rencontre, sous les prétextes les plus anodins, et nous conduit à lui confesser notre soif, notre soif d’aimer, toujours insatisfaite parce qu’aucun humain ne peut guérir la blessure originelle, hormis Dieu lui-même. L’eau vive que Jésus promet à la Samaritaine, qu’il nous promet, c’est l’Esprit Saint qui s’écoulera de son cœur transpercé sur la Croix, l’amour divin qui seul peut étancher notre soif, soif d’aimer Dieu, et soif d’aimer les hommes. Voilà le sens de notre Carême: remettre à Dieu nos incapacités, lui offrir nos cœurs brisés et humiliés, lui crier notre soif. Et cela ne va pas sans effort, car nous cherchons par tous les moyens à combler les brèches de nos cœurs, et empêchons ainsi l’eau vive d’y pénétrer. Notre monde excelle à nous offrir mille échappatoires qui nous font fuir notre misère, mille boissons vinaigrées qui ne peuvent étancher la soif qui nous étreint. S’il est un effort de Carême véritable, c’est celui qui nous fait confesser à Dieu notre misère, notre soif, et qui nous fait implorer son secours.

Alors, la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, la rencontre de Jésus avec chacun de nous prend tout son sens. C’est l’échange de deux soifs. La Samaritaine a soif de pouvoir aimer et adorer, Jésus a soif de pouvoir communiquer son amour. C’est le sens de sa soif au puits de Jacob, c’est le sens de son cri de soif au Golgotha. En révélant sa soif à la Samaritaine, Jésus lui a révélé la sienne; en l’étanchant, il lui montre comment étancher celle qui l’habite. Il ne manque à Dieu que ce qui ne peut venir que de nous: que nous accueillions l’amour qu’il désire nous communiquer. En prenant le risque de la création, Dieu a pris celui d’être frustré par notre réponse.

L’une des grandes mystiques allemandes du XIIIème siècle, sainte Gertrude de Helfta, a exprimé cette soif de l’âme dans un poème célèbre dont voici quelques vers:

En Toi, Cœur de Jésus, en Toi mon Cœur se réfugie.
_ Notre monde se meurt, notre monde Te perd,
_ Notre monde pourtant Te cherche tant il a soif de Toi.

En Toi, Cœur de Jésus, en Toi j’apaise ma soif.
_ Le monde se dessèche car il est sans amour.
_ Le monde a soif d’amour, mais il ne le sait pas.

Alors je viens vers Toi, Jésus, dans ton Cœur je me réfugie,
_ Ton Cœur si plein d’Amour et de Miséricorde.

Alors je viens vers Toi, la Source de l’Amour,
_ La source de la paix,
_ Et tes fleuves d’eau vive, en apaisant ma soif,
_ Me comblent de ta Vie