Homélie du 3e DC - 7 mars 2010

La Samaritaine

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Tout avait commencé par la demande inattendue de ce juif: «donne-moi à boire». Et puis, contre toute attente, le quémandeur avait soudain pris la posture d’un donateur. Il lui promettait une mystérieuse eau vive qui se transformerait en source jaillissante…

Alors une première soif était montée dans le cœur de la Samaritaine: la soif d’une source magique qui lui épargnerait la corvée quotidienne de puiser de l’eau à ce puits, et tant qu’à faire, une source magique qui la soulagerait de toutes les besognes répétitives de sa terne existence, comme celle de préparer le repas pour ce type qui n’était même pas son mari.

Ce type qui n’était même pas son mari! En y songeant, elle se souvenait de cette autre soif qu’elle avait oubliée: la soif de vivre pleinement, la soif du grand amour! Cinq fois, elle y avait cru, et cinq fois elle avait été déçue. Car, notez le: l’Évangile ne parle pas de ses 5 amants, mais bien de ses 5 maris. Le droit canonique samaritain serait donc à ce point permissif? Toujours est-il que 5 fois elle avait dit à un homme «je serai à toi pour toujours». Fallait-il qu’elle fût grande cette soif du grand amour. Quant au 6°?

Elle songeait sans doute à tout cela, la Samaritaine, lorsque, comme par un fait exprès, ce juif lui demande soudain d’appeler son mari. Nous connaissons la suite: la vérité approximative de la réponse de cette femme, et la mise au point de Jésus. En deux phrases, sans un reproche, et même avec une pointe d’humour, cet homme résume l’histoire de ses turpitudes mais aussi et surtout de ses déboires. La voici donc saisie de stupeur: il sait tout depuis le début, et pourtant il veut lui donner de l’eau vive de Dieu, à elle, la pécheresse méprisée. Car elle n’est pas sotte, la Samaritaine: sous les propos énigmatiques de Jésus, elle a tout même bien saisi que cet homme lui parlait de vie spirituelle. Jusqu’à présent, elle avait fait la sourde oreille, convaincue qu’elle était que tout cela n’était décidément pas pour elle. Mais, elle le comprend maintenant, depuis le début, Jésus ne cesse de lui dire: «Tu as beau être une hérétique, 5 fois divorcée, 4 fois remariée et maintenant concubinaire, ce don de Dieu, cette eau vive, ils sont pour toi! Et je suis venu de très loin rien que pour te le dire».

Sous l’épreuve d’un tel choc, une troisième soif plus essentielle avait jailli du plus profond de son cœur: la soif d’adorer. Cette soif d’adorer, elle avait cru autrefois, la pauvrette, qu’un homme pourrait l’étancher. 5 fois elle l’avait espéré, mais elle avait dû se rendre à l’évidence: aucun homme n’est adorable. Alors elle avait renoncé à l’adoration. Or voici justement que ce juif lui avait fait sentir cette chose toute bête qu’on lit même dans le catéchisme des petits Samaritains: «tu n’adoreras que Dieu seul». Comment ce juif s’y était pris pour lui faire comprendre cette vérité élémentaire? Tout simplement en lui montrant à quel point Dieu était adorable. Dieu a mis cet homme mystérieux sur sa route rien que pour lui dire qu’en dépit de tous ses péchés, Dieu n’attendait d’elle que cette seule chose: le laisser se donner à elle pour étancher sa soif.

C’est donc le plus naturellement du monde que tourmentée par cette soif nouvelle d’adoration, la Samaritaine demande à Jésus comment s’y prendre pour adorer Dieu. Or pour une habitante de Samarie, la question préalable était: dans quel temple se rendre pour l’adorer: à Garizim juste à côté de chez elle, ou à Jérusalem. Mais comme à son habitude, Jésus déplace la question pour y répondre plus profondément. «L’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, tels sont les adorateurs que cherche le Père».

Premier enseignement décisif, ce Dieu qu’il faut adorer est Père. Et c’est au titre de Père qu’il faut l’adorer. Adorer Dieu comme un Père, c’est d’abord reconnaître que le Très-Haut, celui qui a fait le ciel et la terre, celui à qui chacun de nous doit la totalité de ce qu’il est, ce Dieu là prend soin de nous comme un père de ses enfants.

Deuxième enseignement: ce Père est à la recherche d’adorateurs en Esprit et en vérité. Car c’est l’Esprit qui fait monter ce désir irrépressible de crier vers Dieu: Abba. Abba, ce sont les mots d’un petit enfant: Papa. Et en nous faisant crier de la sorte, l’Esprit est bien l’Esprit de vérité, car il nous établit dans la vérité de notre situation: celle d’un tout petite garçon ou une tout petite fille dont la vraie place est de se blottir dans les bras de son Père. Car on a beau jouer le bravache ou la femme libérée, face à Dieu, on n’est jamais qu’un petit enfant. L’Esprit Saint, c’est cela: «cette eau vive qui murmure: viens vers le Père».

Mais comment recevoir cette eau vive qui nous fait adorer le Père en Esprit et en vérité? En le recevant de Jésus qui est Dieu le Fils venu en ce monde pour nous apprendre comment adorer le Père. Cet Esprit d’adoration, il nous l’a donné au jour de notre Baptême, il nous le donne à chaque Eucharistie, il le forme en nous à chaque fois que nous écoutons sa parole. Car qui mieux que le Fils peut nous enseigner comment adorer le Père?