Homélie du (28 janvier 2016)

La toute-puissance de Dieu éclate dans sa miséricorde

par

fr. Henry Donneaud

En lisant avec attention les écrits que nous adresse le pape François, vous aurez peut-être remarqué – surtout si vous êtes dominicain ou proches d’eux – que S. Thomas d’Aquin est le théologien le plus fréquemment cité. N’est-ce pas étonnant? François ne se montre-t-il pas sévère, à tout le moins exigeant, envers les théologiens, comme d’ailleurs envers tous ceux qui partagent avec lui, par appel de Dieu, la mission d’annoncer l’Évangile? François ne soupçonne-t-il pas les théologiens de discuter sans fin de questions oiseuses ou ésotériques autour d’une tasse de thé, sans lien avec le monde réel, alors que ce monde réel brûle autour d’eux sans qu’ils s’en inquiètent? Étudier S. Thomas d’Aquin, que nul n’aborde facilement et qui semble aussi vénérable que vieillot, ne participerait-il pas de cette coquetterie stérile de théologiens trop ennuyeux et ennuyés pour s’occuper de la seule vraie urgence qui vaille : pro-clamer Jésus-Christ haut et fort, en parole et en acte, à un monde qui ne veut pas, ne peut pas, ou ne sait pas le recevoir?

C’est pourtant Thomas d’Aquin que François convoque, comme premier théologien, dans sa bulle proclamant l’année de la miséricorde: «La miséricorde est le propre de Dieu, et c’est en cela que se manifeste au plus haut point sa toute-puissance» (IIa IIae, q. 30, a. 4, resp.). Et le pape de commenter : «Ces paroles de saint Thomas d’Aquin montrent que la miséricorde n’est pas un signe de faiblesse, mais bien l’expression de la toute-puissance de Dieu.» (Misericordiæ vultus, n° 6) Voilà que, avec l’aide de S. Thomas, François met le doigt sur une authentique difficulté théologique, une de ces difficultés que nous portons tous plus au moins dans notre coeur, une difficulté que le monde nous renvoie, une difficulté qui explique pourquoi la miséricorde, au fond, est si peu en consonance avec les valeurs dominantes de notre monde, et en même temps pourquoi nous, chrétiens, nous peinons à bien la comprendre et à bien la mettre en œuvre.

D’un côté la miséricorde passe pour sentimentaliste, signe d’une fuite du réel, propre aux faibles, incapables d’affronter les combats de la vie. Un certain darwinisme social nous pousse plus au moins consciemment à estimer que, face aux épreuves de la vie, c’est à chacun de retrousser les manches et de se battre. Tant pis pour ceux qui restent sur la route; ces derniers, nous susurre un libéralisme malsain, ne pourront d’ailleurs que bénéficier finalement d’un progrès auquel ils n’ont pas su prendre part mais qui profitera à tous. La miséricorde serait donc plus ou moins ennemie de la vie, ennemie de la force vitale, ennemie de la recherche du plaisir et du bonheur qui poussent l’homme à toujours se dépasser pour s’accomplir et devenir vraiment lui-même.

D’un autre côté, au nom de la miséricorde, certains se croient obligés de mutiler Dieu, de le déformer, de le dénaturer, pour en faire un être fragile et faible, comme s’il ne pouvait vraiment être miséricordieux qu’en étant lui-même sujet à la souffrance et à la douleur, comme si sa perfection d’être et de vie, sa plénitude de puissance et de bonheur devaient l’empêcher de compatir, l’empêcher d’être vraiment miséricordieux. Et voilà qu’on nous invente une nature divine qui doit pouvoir souffrir, être triste, affligée, une nature divine à l’image de l’homme, imparfaite et incomplète, vulnérable et fragile.

Un même défaut explique finalement ces deux positions : le préjugé selon lequel la toute-puissance, la perfection absolue d’une vie absolu-ment pleine et parfaite ne pourrait aller de pair qu’avec l’enfermement sur soi. Comme si l’affirmation de la plus puissance de vie d’un être ne pouvait que le pousser à l’indifférence envers les autres. Comme si la miséricorde était empêchée par la plénitude de vie, de bonheur et de puissance.

Là contre, que nous enseigne S. Thomas? Qu’est-ce que nous rappelle le pape François à travers S. Thomas? Eh bien, justement, que la miséricorde de Dieu n’a pas d’autre origine, pas d’autre cause, pas d’autre motif que la toute-puissance de Dieu. C’est parce que Dieu est tout, possède tout, peut tout, jouit de tout, par nature, qu’il peut agir de la façon la plus pleinement miséricordieuse. L’infinie miséricorde de Dieu n’est pas causée par la faiblesse de Dieu, mais au contraire par sa toute-puissance, dont elle est l’expression suprême. Oui, la miséricorde est un attribut royal, un attribut du Roi des Rois, un attribut divin. Et c’est en devenant nous-mêmes roi en Jésus, par le baptême, que nous devenons non seulement capables de miséricorde, mais appelés à devenir des êtres de miséricorde.

S. Thomas, dans ce même article, pose la question : la miséricorde est-elle la plus haute de toute les vertus? Et que répond-il? Soyons attentifs à ses distinctions.
En elle-même, en sa nature profonde, oui, la miséricorde est la plus haute de toutes les vertus, la plus divine, la plus parfaite. Pourquoi? Parce qu’il n’existe aucune manière de vivre et d’agir qui soit plus parfaite que de partager gratuitement, de donner à celui qui manque, de pardonner à celui qui nous a offensé. La vie n’est jamais aussi parfaite que lorsqu’elle surabonde au point de se communiquer à d’autres, à tous ceux qui ne la possèdent pas de façon aussi pleine, à ceux dont on n’attend rien en retour sinon la communion et l’amitié avec eux. Au contraire, c’est la marque d’une vie imparfaite, étriquée et rabougrie que de se garder pour soi, par peur de perdre ou de manquer.

Mais, poursuit S. Thomas, la miséricorde con-sidérée non plus en elle-même, mais en ceux qui la mettent en œuvre, est-elle absolument pour tous la plus haute des vertus? Et bien non, répond S. Thomas, car il faut distinguer. Oui, pour Dieu, la miséricorde est bien, par excellence, le plus haut de ses attributs, sa qualité la plus divine, celle qui le caractérise au plus haut point. Précisément parce que Dieu est plénitude et perfection de vie, Il n’est jamais plus lui-même que lorsqu’il donne, partage, guérit et prend pitié, en toute gratuité. C’est sa toute-puissance qui le rend pleinement miséricordieux, car il n’a absolument rien à gagner ni à perdre, mais tout à donner.
Pour nous, les hommes, au contraire, la miséricorde n’est pas la première des vertus. Pourquoi? Elle est bien la plus haute des vertus dans l’ordre de nos relations avec les autres hommes. Mais du fait de l’imperfection de notre nature, de sa finitude, plus encore de sa faiblesse et de son péché, nous avons d’abord besoin de nous tourner vers Dieu, de nous ouvrir à Lui et à sa miséricorde, pour justement recevoir guérison de notre faiblesse et devenir capables, effectivement et efficacement, de partager et de pardonner. C’est pour-quoi c’est la charité qui est première, elle qui nous ouvre à l’amour et à la miséricorde de Dieu, elle qui nous recrée, nous guérit et nous fortifie pour nous tourner vers les autres.

Soyez miséricordieux comme votre Père du Ciel est miséricordieux (Lc 6, 36). D’où vient que cette parole, prononcée par tout autre que Jésus, sonnerait comme une incantation idéaliste, rêveuse voire trompeuse? Car comment l’homme, tel qu’il est par nature et dans son péché, pourrait-il être vrai-ment miséricordieux? Pourquoi la miséricorde, en nous, est-elle si laborieuse, si peineuse, presque toujours sous la condition que l’offenseur commence par nous demander pardon? Parce que notre personne fragile et limitée craint par dessus tout de ne pas être reconnue à sa faible valeur. Que serons-nous si le peu que nous sommes n’est pas reconnu, respecté, aimé? En Dieu au con-traire, rien de ces petitesses mesquines. Il ne par-donne pas à la condition d’être reconnu comme Dieu, à la condition d’être aimé, comme s’il avait besoin de cette reconnaissance. Il pardonne gratuitement, pour que nous puissions revenir à lui, pour que nous puissions l’aimer, pour que nous puissions devenir ses amis et devenir ainsi vraiment nous-mêmes. Son pardon ne dépend jamais de la valeur de notre propre contribution. C’est son pardon qui suscite notre amour pour lui, pour nos frères et pour nous-même. C’est sa toute-puissance qui motive en profondeur son agir miséricordieux, et c’est sa miséricorde toute puissante qui peut seule nous relever, nous guérir et faire de nous des hommes debout, libres et miséricordieux.

Voilà la vérité: Soyez miséricordieux comme votre Père du Ciel est miséricordieux, parce que en moi, Jésus, la miséricorde du Père vous a recréés, guéris et relevés. Nous pouvons alors comprendre pourquoi la miséricorde toute-puissance de Dieu a voulu passer par la faiblesse pour se communiquer à nous, pourquoi Dieu, le Tout Puissant dont la toute-puissance est le seul motif de sa miséricorde, a voulu s’abaisser jusqu’à l’extrême.

Pourquoi, en effet, Dieu a-t-il choisi de partager notre faiblesse, de prendre chair parmi nous, de souffrir avec nous afin de souffrir pour nous? Dieu avait-il besoin de devenir faible pour devenir vraiment miséricordieux? Lui était-il vraiment nécessaire d’éprouver notre faiblesse, de souffrir et mourir afin de pouvoir nous faire vraiment miséricorde?

Si Dieu a choisi d’assumer lui-même, en son Fils éternel, la faiblesse d’une chair humaine et mortelle, ce n’est certainement pas parce que sa toute-puissance ne suffirait pas à lui donner pou-voir de nous guérir, de nous pardonner et de nous sauver. C’est qu’il a voulu que notre nature humaine soit guérie de l’intérieur, comme par elle-même, explique S. Thomas (IIIa, q. 46, a. 3, resp.). En son Fils incarné, Dieu a voulu que notre nature soit restaurée et même et dilatée à hauteur de la vie divine, qu’elle devienne par elle-même capable de donner, de partager, de faire miséricorde comme Dieu donne, partage et fait miséricorde. Alors que notre vieil homme, du fait de sa faiblesse et de son péché, s’était comme recroquevillé sur lui-même, et avait sclérosé notre nature au point de la rendre incapable de faire vraiment miséricorde, de donner vraiment gratuitement, Dieu a voulu que, en la personne incarnée de Jésus, l’homme nouveau, en nous, participe à sa guérison et devienne ainsi capable de s’ouvrir aux autres, d’aimer et de faire miséricorde jusqu’au bout, de tout perdre pour tout partager.

En Jésus, en Jésus abaissé et humilié, en Jésus crucifié et pardonnant à tous les hommes du haut de la croix, la toute-puissance divine a restauré la nature humaine dans sa dignité et sa vocation véritable. En Jésus, grand prêtre miséricordieux, la toute-puissance divine rend la nature humaine vraiment participante de la plénitude divine de vie et d’amour. En Jésus, agissant à l’intérieur de nous-mêmes, nous sommes élevés à la capacité de partager et faire miséricorde, c’est-à-dire d’imiter Dieu, de vivre de Lui, comme Lui et avec Lui, de vivre comme des rois, de nous déployer pleine-ment dans cet attribut vraiment royal qu’est la miséricorde.

Oui, frères et sœurs, en cette année sainte de la miséricorde, que le Docteur angélique nous aide à contempler en profondeur la miséricorde qui nous est faite par Dieu le Père en son Fils Jésus. Qu’il nous aide à comprendre comment cette miséricorde n’a aucune autre source que la plénitude d’amour du Dieu éternel et tout-puissant, que sa volonté infinie de partager cette plénitude d’être et de bonheur qui est sienne. Si Dieu nous a donné à voir de nos yeux l’effet de cette miséricorde divine dans l’humilité de la crèche et l’humiliation du Crucifié, ce n’est qu’afin de réveiller en nous le désir de nous laisser aimer, afin de répandre de l’intérieur de nous-mêmes la capacité de devenir à notre tour des hommes et des femmes de miséricorde, partageant avec Dieu, pour toujours, la joie divine de donner et de pardonner. Amen.

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