Homélie du 5e DP - 14 mai 2006

La vigne fructueuse

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Pour comprendre la parole de Jésus, «Je suis la vigne», il convient de se demander: Qu’est-ce qu’une vigne? D’abord une plante de grande vitalité: elle rampe sur le sol ou s’appuie sur des poteaux ou des piquets pour accéder à la lumière du soleil. Le mot désigne une propriété source de prospérité. Le mot désigne aussi un cépage à la source de vins de qualité. La mention de la vigne est aussi une figure du bonheur, puisqu’il n’est pas de fête sans que l’on boive le fruit de la vigne. Ces sens sont ramassés dans l’allégorie employée par Jésus pour se désigner: une unité qui fait vivre de la même vie toutes ses parties, des racines aux sarments dans le dynamisme de la vie: «Moi je suis la vraie vigne» (Jn 15, 1).

Cette phrase est si audacieuse qu’elle est souvent déformée. à l’audition de cette parole beaucoup imaginent Jésus serait le tronc et les chrétiens seraient les branches. La traduction du lectionnaire dominical est trompeuse, car on lit: «Tout sarment qui est sur la vigne», alors qu’il faudrait lire: «Tout sarment qui est dans la vigne»! La traduction par «sur la vigne» minimise la force du propos de Jésus, car elle place en extériorité vigne et sarment et elle esquive d’entendre ce que Jésus a vraiment dit.

Pour comprendre l’audace de ce que Jésus a dit, il faut nous souvenir que l’image de la vigne est classique dans l’Ancien Testament, où les prophètes et les sages utilisent l’image de la vigne pour désigner la communauté des croyants. Dieu est comparé au maître de la vigne ou au vigneron. Jésus reprend cette image quand il dit: «Mon Père est le vigneron» (Jn 15, 1); mais il dit infiniment plus. Chez les prophètes et dans les psaumes, et même dans les paraboles, entre la vigne et Dieu, il y a une extériorité. Dieu est le maître; et la vigne, objet de ses soins, reste un bien. Au contraire, Jésus s’identifie à la vigne. Quand Jésus dit qu’il est la vigne son Père le vigneron, il dit que les chrétiens et lui vivent de la même vie. Saint Paul emploie un autre registre de langage quand il dit que l’église est le corps du Christ et que les chrétiens sont membres du corps du Christ. Il n’y a pas d’extériorité. Le même sang et la même sève irriguent un tout et fait l’unité – les chrétiens vivent de la vie de Dieu même – c’est pourquoi le verbe qui habite cette page d’évangile est le verbe demeurer. Ce qui est bouleversant dans cette image c’est que d’un même amour et d’une même sollicitude le Père s’occupe de son Fils et de nous. Nous sommes aimés de l’amour qui est l’intime de la vie de Dieu. Telle est la situation du chrétien, membre du Christ.

Cette situation n’est pas sans exigence. Il doit veiller à ne pas entraver la circulation de la vie qui est comme une sève; c’est pourquoi Jésus dit : «Hors de moi vous ne pouvez rien faire» (Jn 15, 7) et cette parole renvoie vers une finalité : «Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance» (Jn 15, 8). L’horizon de la vie chrétienne est le fruit porté. Or un tel fruit exige du travail et de la vigilance. Le propos de Jésus ne s’évade pas dans la mystique. Il est réaliste. Le vigneron taille la vigne. Le terme grec qui désigne la taille signifie aussi la purification.

Le verbe tailler évoque bien des choses difficiles. Si nous acceptons que le vigneron enlève les sarments morts et desséchés; si nous comprenons qu’il faut éliminer aussi les sarments nécrosés ou rongés par les maladies, nous sommes confrontés au fait que la taille porte aussi sur les sarments pleins de vie. Et là nous sommes devant ce qui ne peut que nous scandaliser car la souffrance et la douleur nous semblent injustes et sans proportion. C’est face à cette « inévidence » que nous accueillons dans l’obscur de la foi la parole que Jésus nous dit: que son Père, en bon vigneron taille, émonde, purifie pour que la vigne porte du fruit. Pour cette raison, il faut assumer résolument notre condition présente. Il y a ce qui est noble, mais il y a aussi nos renoncements; il y a ce qui est visible, mais aussi ce qui nous taraude de l’intérieur et nous ronge. Il y a les hauts et les bas; il y a la joie et la peine. Tout cela a du sens, car en tout cela c’est le Père qui comme le bon vigneron soucieux du fruit de qualité émonde et purifie.

Propos indécent? Oui, il le serait, si ce n’était la parole dite par Jésus au moment où il entre dans sa Passion pour entrer dans la gloire de la résurrection.