Homélie du Épiphanie - 8 janvier 2012

L’adoration des Mages.

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

La religion païenne qui a mené l’attente humaine d’un salut à sa plus haute expression est sans doute la religion de Zarathoustra, qui fut pendant des siècles celle de la Perse, de l’Iran ancien. Plus que toute autre religion non-révélée, elle avait perçu que l’histoire n’est pas un simple jeu cosmique, mais qu’elle est déchirée par la révolte des libertés créées, angéliques ou humaines, contre le Dieu bon et créateur. Ce sens dramatique du cours du monde l’a conduite à attendre une victoire définitive de Dieu sur le mal des créatures libres par l’intervention d’un Sauveur céleste [[Cf. Mircéa ELIADE, Histoire des croyances et des idées religieuses, éd. Payot, Paris 1983, tome I, chap. XIII, «Zarathoustra et la religion iranienne» pp. 316-347; et tome II, p. 294 et ss.]].

La Révélation de Dieu à Israël, qui a vécu pendant plusieurs siècles sous domination perse après le retour de l’Exil, n’a pas manqué d’utiliser ces pierres d’attente remarquables de la religion de Zarathoustra dans les livres post-exiliques de la Bible, pour dévoiler aux juifs l’origine du mystère du mal comme étant le péché des anges puis du premier couple, mystère du mal moral dont le dénouement est suspendu à l’intervention finale de Dieu envoyant du ciel un Sauveur (cf. Dn 7, 9-14).

Ce n’est donc pas un hasard si ce sont des mages, c’est-à-dire au sens premier du terme des prêtres de la religion perse, que l’Évangile selon saint Matthieu (Mt 2, 1-12) nous montre venant d’Orient adorer le Sauveur attendu. Au quatrième siècle, les chrétiens, dans la basilique constantinienne de Bethléem, ont représenté les mages venus adorer Jésus avec le bonnet phrygien et les pantalons bouffants des Perses. Les Perses sassanides, quand ils ont envahi la Palestine au VII° siècle, l’ont bien compris et n’ont pas détruit cette mosaïque qui représentait leurs prêtres, et qui ainsi subsiste toujours. Les mages sont guidés par l’étoile, c’est-à-dire par l’étoile davidique (cf. Nb 24, 17) de la promesse messianique faite à Israël (cf. Ap 22, 16), et ils vont à Jérusalem pour chercher où doit naître le roi des Juifs, objet de l’espérance d’Israël qu’ils connaissent par les communautés juives établies en Perse depuis l’Exil (cf. livres d’Esther et de Tobie). Ce récit ne doit pas être tenu a priori pour fabuleux, car il n’a rien d’impossible. En effet les prêtres persans étaient en quête du Sauveur définitif du monde et l’un de leurs mages se rendit à Rome vers 70 et y adora Néron que le Sénat avait proclamé dieu. [[Cf. Xavier LÉON-DUFOUR s.j., «Bulletin d’exégèse du Nouveau Testament», dans Revue des sciences religieuses, 66-1 (1978) p. 131 cf. DION CASSUS, Roman history, LXIII, 1 ss. Cf. PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, livre XXX, chap. VI. C’est Pline qui rapporte la qualité de «mage» du prince parthe Tiridatès. Cf. SUETONE, Vie des douze césars, «Néron», par. XIII.]]
Ceux de l’Évangile de saint Matthieu ne s’étaient pas égarés si lamentablement, car leur attente avait rejoint l’espérance d’Israël.

Pour recevoir correctement l’intervention salvifique de Dieu dans l’histoire, l’attente des païens doit passer par l’espérance d’ Israël( cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n° 528). Celle-ci est le creuset où leur désir obscur de salut doit se purifier en devenant désir de libération du péché personnel à la lumière de la Loi divine donnée par Dieu à Israël dans le Décalogue. C’est ce que l’on constate chez les païens que Jésus rencontre dans l’Évangile. La syrophénicienne, nous dirions aujourd’hui la libanaise, qui vient le supplier de guérir sa fille malade, ne demande que «les miettes qui tombent de la table des enfants» (Mc 7, 28), c’est-à-dire d’Israël «premier-né» (Ex 4, 22) de Dieu. Du centurion qui vient demander la guérison de son serviteur, les Juifs qui le présentent à Jésus disent: «il aime notre nation et nous a bâti la synagogue» (Lc 7, 5). Il en va de même pour le centurion Corneille, premier païen évangélisé par saint Pierre, un «craignant Dieu» (Ac 10, 2) «à qui toute la nation juive rend bon témoignage» (Ac 10, 22).

Sans cette sorte de catéchuménat que constitue pour les païens le passage par la Promesse et par la Loi donnée par Dieu à Israël, ceux-ci risquent de devenir chrétiens sans avoir à se convertir: ils sont christianisés d’un point de vue sacral, sans que leur vie ait été réellement évangélisée. L’Ancien Testament garde donc toute son actualité de révélation dans la Nouvelle Alliance du Christ. Il contient la pédagogie par laquelle Dieu a arraché Abraham au paganisme de la Mésopotamie pour en faire «le père des croyants» (Rm 4, 11), puis a formé spirituellement, à partir de la descendance de celui-ci, le peuple de l’Élection auquel il donnerait sa Loi et auquel il interdirait tout retour vers l’idolâtrie. C’est pourquoi l’Ancien Testament ne peut être remplacé par des écrits traditionnels des religions non-révélées, qui ne sont qu’une «préparation évangélique», porteuse certes d’une attente, mais non de l’espérance fondée sur la promesse de Dieu et sur le discernement qu’apporte sa Loi.