Homélie du 2e Dimanche de Carême - 21 février 2016

Laisser Dieu nous transformer

par

fr. François Le Hégaret

Voilà une dizaine de jours que nous avons commencé le carême. Je ne sais pas si vous avez pris une résolution pour ce carême-ci, si vous avez décidé de laisser le pot de Nutella au fond du placard, si vous avez décidé de jeûner certains jours, sinon, il reste un peu plus d’un mois pour le faire. Dans l’Évangile, le Christ a également voulu préparer ses disciples à la grande fête de Pâques, moment où il va passer de ce monde à son Père. Un peu plus d’une quarantaine de jours avant la fête, alors que Pierre venait de reconnaître en Jésus le Messie, « le Christ de Dieu » (Lc 9, 20), Jésus va leur annoncer sa passion et sa résurrection à venir. Alors, avec les apôtres, il se met en route vers Jérusalem. La route ne sera pas facile, elle va demander quelques efforts aux disciples, même si certains d’autres eux, comme Thomas, affirmeront avec audace : « Allons, nous aussi, pour mourir avec lui ! » (Jn 11, 16). Par exemple, Luc nous rapporte que, traversant la Samarie, on va refuser de les recevoir. Ils ont donc dû se débrouiller dehors. Mais le but du voyage que Jésus veut faire faire aux disciples est infiniment plus grand que la distance physique entre le nord de la Galilée et Jérusalem, il dépasse de loin tous les petits tracas du trajet. Une semaine après la première annonce de la passion – « environ huit jours », nous dit Luc –, Jésus va montrer le but réel du voyage, en prenant avec lui Pierre, Jean et Jacques et en étant transfiguré devant eux. Ici, Jésus leur montre non seulement la gloire qu’il va obtenir par sa mort et sa résurrection, gloire qu’il a, en fait, depuis le commencement du monde, mais il leur montre aussi qu’il est venu pour leur partager cette gloire, leur partager la vie divine, pour que les disciples puissent entrer en communion avec Dieu.

Le carême a donc deux versants, un premier versant actif où nous prenons l’engagement de nous convertir, où nous éprouvons la difficulté du chemin, la fatigue de nos péchés et de notre faiblesse. La liturgie du Mercredi des Cendres, le texte d’Évangile que nous lisons pour le premier dimanche de carême, celui des tentations du Christ, nous montrent quels efforts il faut faire, quelles tentations il nous faut combattre. En prenant conscience de nos péchés, de nos attachements qui empêchent notre liberté véritable, de notre mauvais caractère, nous décidons, en écoutant la parole de Dieu, de changer quelque chose dans notre vie.

Et il y a un deuxième versant, celui qui est manifesté particulièrement par l’évangile de la Transfiguration. Nous prenons ici conscience que notre vocation nous dépasse, que nous devons accueillir la grâce qui vient de Dieu pour laisser Dieu nous transformer. Ce ne sont pas nos efforts qui vont nous permettre de ressusciter avec le Christ, ce n’est pas le fait que nous jeûnons, que nous nous dépouillons durant ce carême, que nous serons rendus plus chrétiens. Mais c’est en accueillant le Christ lui-même, en nous laissant façonner par la grâce du Saint-Esprit.

Se pose alors une question. Si le but à atteindre est, pour chaque disciple, le passage par la mort et la résurrection du Christ, s’il est notre divinisation dans le Christ, à quoi bon faire des efforts dans le carême ? Si j’ai décidé de jeûner, la seule chose qui risque de changer serait 300 grammes de moins ; si mon effort de Carême est d’être plus aimable avec les autres, c’est de trouver que mon voisin, le client qui vient me voir, ou tel autre personne, n’est pas si insupportale que cela. Si le but est Dieu lui-même, mes petits efforts personnels ne changeront sûrement pas grand-chose.
Une belle image qui montre l’union des deux versants entre eux est celle de l’amitié. Le Christ est notre ami, il avance sur le chemin de sa passion. Nous pouvons certes rester assis-là, ne pas accompagner le Christ durant ce temps, et le Christ souffrira quand même. Il mourra sur la Croix… mais nous ne serons pas là. Nous serons endormis, et on dira comme Jacob : « Dieu était là, et je ne le savais pas » (Gn 28, 16).

Ou alors nous pouvons l’accompagner, et ainsi vivre de cette amitié avec lui jusqu’au bout. Le Christ, là encore, souffrira, montera seul sur la Croix et mourra. Mais cette vie qu’il a donnée, cette gloire qu’il aura en partage, nous pourrons la connaître dans toute sa plénitude. Nous en saurons la valeur, la force. Nous saurons le prix de cette amitié qu’a le Christ pour nous. Nous pourrons en porter les fruits, nous pourrons en témoigner, parce que nous l’aurons vécu comme un ami vit les épreuves personnelles de son ami.

Ne pas vouloir avancer avec le Christ, ne pas vouloir convertir sa vie, c’est comme faire peu de cas de la vie divine que le Christ veut nous donner, comme ne pas être intéressé par partager sa vie divine. C’est faire comme Pierre qui, quelques jours auparavant, refusait que le Christ puisse souffrir sa passion, et aujourd’hui, jour de la transfiguration, ne comprend la gloire du Christ que d’une manière bien humaine, complètement en décalage avec la réalité. Pierre n’est alors pas encore capable d’accueillir le Salut, même s’il a été capable de professer sa foi une semaine avant. Il lui faudra passer par les larmes et le pardon reçu du Christ.

Nous, nous connaissons le but, nous savons ce que le Christ veut nous donner. Puisons donc dans l’amour que nous avons pour le Christ pour avancer généreusement avec lui durant ce Carême.