Homélie du 5e dimanche de Carême - 18 mars 2018

L’appel au mort

par

fr. Emmanuel Perrier

« — Lazare, viens dehors ! Et le mort sortit. »
Quand j’étais enfant, une des premières choses que j’ai apprises en entrant à l’école, ce fut la cérémonie de l’appel. Dès que la sonnerie retentissait dans la cour, il fallait immédiatement se placer en file devant la porte de sa classe. Ça se pressait, ça se bousculait à mi-voix pour entrer dans le rang. Arrivait alors l’instituteur, l’air grave, et sa solennité figeait nos postures. Gare si l’on se faisait remarquer ! Il tenait un papier à la main. Soudain sa bouche s’ouvrait et, soutenus d’une voix forte, des noms en sortaient. « — Archambaud ! — Présent ! » Pour Archambaud, c’était facile, il savait qu’il venait en premier, alors il prenait son souffle à l’avance, et il bandait ses muscles aussi, pour enchaîner sa réponse avec son entrée dans la classe. Ceux qui venaient après n’avaient pas la même aisance. Intimidés, certains mangeaient la réponse dans un balbutiement. « — Plus fort ! » réclamait l’instituteur. Dans cette cérémonie, notre plus grand ennemi c’était le moment d’inattention, la petite distraction, le vol de la mouche ou la tache sur le blouson du voisin qui vous faisait manquer l’instant fatidique, qui vous prenait à contre-souffle, qui vous noyait dans l’hésitation sur le nom appelé ou sur la réponse à apporter. Manquer l’appel plaçait la journée sous un augure sinistre.

Le seul endroit au monde où personne n’a jamais songé à faire l’appel, c’est le cimetière. Les militaires ont adopté l’usage d’y faire retentir la sonnerie du clairon en mémoire de leurs camarades tombés au combat. Ils appellent cela l’appel aux morts. Mais le clairon appelle dans le vide, il sonne un rassemblement qui n’aura pas lieu, et chaque note qu’il égrène déchire seulement un peu plus le cœur des vivants. Les morts sont pourtant alignés par rangées, chacun a un nom qui n’est qu’à lui, le silence règne, aucune inattention à craindre. Mais vous aurez beau crier chacun de ces noms, vous aurez beau utiliser un haut-parleur ou cogner aux tombes, personne ne répondra. Les morts ne répondent pas à l’appel de leur nom parce qu’ils n’entendent pas. Les morts n’entendent pas lorsqu’on les appelle. Aucun de nous n’entendra lorsqu’il sera dans son tombeau.
Jusqu’à un certain jour qui viendra comme un voleur, jusqu’à une certaine heure que l’on n’attendra pas. Je cite ici saint Paul : « Au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, le Seigneur Jésus-Christ descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier [en un instant, en un clin d’œil : cf. 1 Co 15, 51-53] ; après quoi les vivants, ceux qui seront encore là, seront réunis à eux et emportés sur les nuées pour rencontrer le Seigneur. Ainsi nous serons avec le Seigneur toujours » (1 Th 4, 13-18). Cela, c’est pour les morts qui sont dans le Christ.
Saint Jean parle des autres dans son Apocalypse (Ap 20, 5-6) : les morts qui ne sont pas dans le Christ ressusciteront eux aussi, mais dans un second temps. Ainsi, tous les morts ressusciteront. Le Christ enseigne à ce sujet que « ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie, ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour la damnation » (Jn 5, 29), qui est la seconde mort.

Dans ce même enseignement, le Christ apporte une précision importante : « Elle vient l’heure où ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de l’homme, et ils sortiront » (Jn 5, 28). L’heure venue, notre monde connaîtra donc le dernier appel de l’histoire. Le Christ vivant fera l’appel de tous les morts, et tous sortiront de leurs tombeaux à l’appel de sa voix. Ceci nous ramène à Lazare. Pourquoi Jésus ressuscite-t-il Lazare ? Pour deux raisons principales : pour nous montrer que tous les morts s’éveilleront à la voix du Christ ressuscité, et pour nous montrer que seuls ceux qui sont morts dans le Christ reconnaîtront sa voix.

Le Seigneur nous montre d’abord sa puissance sur la mort. Avez-vous des doutes, frères et sœurs, sur la résurrection des morts au dernier jour ? Trouvez-vous cela trop énorme pour être cru ? Regardez Lazare. Regardez cette dépouille humaine dans son tombeau glacé. Trois jours complets qu’il est là. Il sent déjà. On roule la pierre.
Le Christ ouvre la bouche et sa voix puissante résonne dans le sépulcre ouvert. Sa voix a la puissance d’appeler même un cadavre en décomposition, sa voix réveille même celui qui ne peut plus entendre, sa voix commande à l’habitant des ténèbres et il sort au grand jour. La voix du Christ a la puissance de Dieu. À quelques jours de Pâque, l’illumination de Lazare vient fortifier notre foi. Celui qui va déposer sa vie a le pouvoir de la reprendre, celui qui va être humilié jusqu’à la croix a le pouvoir de sortir vainqueur des enfers. Et si le Christ ressuscite, s’il est vivant à jamais, alors il pourra faire le dernier appel de l’histoire, à la fin des temps, devant nos tombeaux à nous.

Mais l’appel de Lazare comporte un second enseignement. Jésus n’appelle pas Lazare comme l’instituteur de mon enfance. Jésus se tient devant le tombeau de Lazare avec beaucoup plus d’autorité que l’instituteur de mon enfance, avec l’autorité du Dieu vivant, Seigneur des vivants et des morts. Et l’on pourrait penser qu’une telle autorité divine rend la voix du Christ plus hautaine et plus distante que la voix de l’instituteur. Or c’est l’inverse qui est vrai. Parce que le Christ est le Seigneur de toute créature, il appelle ceux qu’il a élus, comme le maître appelle son disciple, ou comme le berger appelle ses brebis. « Mes brebis écoutent ma voix » explique-t-il, parce que « je connais mes brebis et mes brebis me connaissent » (Jn 10, 14-16).
Plus encore, Jésus appelle le mort comme l’ami appelle l’ami, par son prénom : « Lazare », « Marthe », « Isabelle », « René »… « sors de ton tombeau ». Le Verbe éternel de Dieu parle dans des accents familiers. La voix qui m’appellera du tombeau au dernier jour sera ce Verbe éternel, et mon espérance est de l’entendre comme une voix familière, de la reconnaître comme on connaît la voix du Maître, la voix du berger, la voix de l’ami. Chacun d’entre nous a comme espérance, au dernier jour, d’être éveillé du tréfonds de la mort par cette voix familière du Verbe éternel qui nous appellera par notre prénom. Nous reconnaîtrons la voix du Christ alors même que nous n’avons jamais entendu le son de sa voix ni les inflexions de sa parole. Comment avoir la certitude d’une telle espérance ?

Jésus en donne la clé à Marthe. Il lui demande : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Le crois-tu ? » Croire que le Christ n’est pas seulement ressuscité, mais qu’il est LA RÉSURRECTION. Croire que le Christ n’est pas seulement vivant pour toujours, mais qu’il est LA VIE. Car si Jésus est la résurrection et la vie, à chaque fois que je l’écoute enseigner et que je crois sa parole, cette parole me ramène à la vie, cette parole devient ma vie. Si chaque jour, du matin au soir, je répète en mon cœur la parole du Christ et que je crois au Christ qui m’enseigne, alors le Verbe éternel me devient familier. Et le jour où le Christ m’appellera dans mon tombeau, cette voix familière, ce Verbe éternel devenu familier, m’éveillera. Dès aujourd’hui LA VIE te parle, écoute-la, et dis : « Je crois Seigneur, tu es LA VIE, ta parole en moi est esprit et elle est vie parce que tu es LA VIE. » Alors tu reconnaîtras cette voix au dernier jour et elle sera ta résurrection.

« — Lazare, viens dehors ! Et le mort sortit ». Vous voyez, déjà cette phrase vous est plus douce et plus familière.