Homélie du 2e dimanche du T.O. - 14 janvier 2018

L’appel des premiers disciples

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

Le Seigneur se manifeste parfois en faisant irruption, d’une manière presque brutale, dans la vie de quelqu’un. Ce fut le cas lors de l’apparition du Christ à Saul de Tarse qui le transforma en l’Apôtre des nations, ce saint Paul dont nous célébrerons la fête de la conversion dans quelques jours. On pourrait penser qu’il en a été de même pour les autres disciples du Seigneur. En effet, dans les évangiles synoptiques, nous voyons Jésus qui appelle ses premiers disciples sur le bord du lac de Galilée où ils sont en train de pêcher avec leur père. Jésus les appelle en leur disant : « Venez à ma suite : je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Sur ces simples mots accompagnés du signe d’une pêche exceptionnelle, quittant tout, ils le suivent. Ils ont tout laissé : leurs filets, leurs familles, pour suivre Jésus. On pourrait se dire que cela relève presque du miracle. Des hommes, qui ne connaissaient pas jusque-là Jésus, se sont mis soudain à sa suite en laissant tout derrière eux.

L’Évangile de Jean, lui, nous présente les choses en amont. Comme nous venons de l’entendre dans ce passage que nous avons lu, Jésus avait déjà rencontré certains de ces disciples, sinon tous, dont il ferait ses apôtres sur les bords du Jourdain dans l’entourage de saint Jean le Baptiste. C’est celui-ci qui leur a montré Jésus, avec un qualificatif très étonnant : « Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde. » Cela les a intrigués ; la personnalité de cet homme mystérieux les a attirés ; et nous voyons deux d’entre eux dans l’évangile d’aujourd’hui qui demandent à Jésus : « Où demeures-tu ? » Jésus leur répond : « Venez et voyez. » Ils le suivent et ils passent la soirée avec lui. Celui qui le rapporte, le compagnon d’André qui ne donne pas son nom, car il s’agit probablement de l’auteur du quatrième évangile qui se cache sous la dénomination de « disciple que Jésus aimait », va jusqu’à préciser que cela s’est produit au bord du Jourdain vers quatre heures de l’après-midi. Il y a eu donc des rencontres qui ont précédé et préparé l’appel décisif des disciples au bord du lac de Galilée, quand Jésus revient vers eux après ses quarante jours au désert.

Cette manière de faire du Seigneur nous apprend quelque chose d’important pour nous-mêmes. Il peut arriver que Dieu fasse irruption dans notre vie et la bouleverse en un instant de manière quasi miraculeuse, mais ce n’est pas sa manière d’agir la plus fréquente. Je pense que vous autres, catéchumènes, Théophile et Nicolas, qui avez frappé aujourd’hui symboliquement à la porte de cette église, vous avez été appelés progressivement par le Seigneur, comme le jeune Samuel de la première lecture, à travers un certain nombre de rencontres, d’événements, qui vous ont conduits, étape par étape, jusqu’au pas décisif que vous avez posé aujourd’hui. Parfois cela ne va pas sans combat. Je crois savoir que vous auriez été probablement trois candidats au baptême ce matin, mais que l’un de vous a préféré prendre encore un temps de réflexion, ce qui est légitime. Le Seigneur nous prévient, il nous prépare à l’appel, parfois par un chemin sur lequel d’autres personnes jouent un rôle important. Ainsi dans l’évangile de ce jour nous voyons André conduire son frère Simon auprès de Jésus, qui change son nom en Pierre.

Il en va souvent ainsi pour cet appel fondamental qu’est l’entrée dans la vie de la foi et dans la condition de baptisé, mais c’est aussi vrai de toute la vie chrétienne, car celle-ci est une vie d’appel et de conversion, d’appel et de réponse. Et la réponse n’est pas aisée, elle ne se donne pas d’un coup, elle se donne, se reprend et se redonne. Vous êtes déjà dans ce cheminement, Nicolas et Théophile, et vous pouvez déjà relire le parcours que vous avez fait avec le Seigneur pour arriver ici aujourd’hui. On réalise que parfois on a fait la sourde-oreille et l’on se désole, en prenant conscience après coup du temps perdu, de toutes ces fois où on n’a pas répondu, où alors qu’on s’est donné on s’est ensuite repris. Comme saint Augustin dans ses Confessions, on a envie après coup de pleurer et de s’écrier : « Tard, je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, tard, je t’ai aimée ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi »… Il relisait ce long cheminement qui avait été le sien car, si celui-ci s’est achevé par une intervention divine presque miraculeuse, il a été néanmoins un long et difficile chemin. Et pourtant Augustin reconnaît que Dieu était « avec lui », même quand lui de son côté ne l’était pas. Le Seigneur est toujours près de nous, mais c’est nous qui sommes loin de lui. Longtemps nous le fuyons, et c’est lentement, difficilement, que nous nous laissons saisir par lui. Mais lui est longanime, et il le sera dans toute votre vie. Durant votre catéchuménat il sera avec vous et il le sera ensuite pendant toute votre vie chrétienne.

Et nous autres baptisés, mes frères et sœurs, ne faisons pas la sourde-oreille. Si Jésus nous appelle, sous quelque forme que ce soit, répondons-lui. C’est peut-être un pardon qu’on ne veut pas donner à quelqu’un. Ce peut être un pardon qu’on devrait demander à quelqu’un. C’est surtout vrai de beaucoup de formes de péché d’omission vis-à-vis de détresses, de personnes qui ont besoin de nous, d’une manière ou d’une autre, et nous avons été avares de nous-mêmes. Que chacun relise sa vie à la lumière des appels du Seigneur, car la charité du Christ presse notre cœur. Je voudrais terminer par ce que dit le Christ dans le livre de l’Apocalypse : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Ap 3, 20).