Homélie du 3e Dimanche du T.O. - 22 janvier 2017

L’arrestation de Jean-Baptiste

par

Daniel Vigne

La semaine dernière nous avons fêté le baptême de Jésus par Jean-Baptiste. C’était le commencement de sa vie publique, le premier acte, la première manifestation du Messie. Au Jourdain, Jésus est révélé comme le Fils bien-aimé, l’Envoyé du Père, l’Agneau qui porte et ôte le péché du monde. Et pourtant ce commencement était comme en attente d’un déclenchement. Car après son baptême, Jésus ne semble pas encore décidé à se manifester au monde  : nous le savons bien, il part quarante jours au désert, et puis… il y a une période intermédiaire qu’on ne connaît pas très bien. D’après le quatrième Évangile, Jésus aurait baptisé pendant quelque temps, parallèlement à Jean. Il est alors un peu comme un autre Baptiste, avec des premiers disciples qu’il avait d’ailleurs trouvés dans l’entourage de Jean-Baptiste. Il est encore comme dans l’ombre et dans le sillage du grand prophète. Car Jésus est humble. Il n’a pas le goût de la célébrité, il ne cherche pas à briller. Mais quelque chose va le pousser à paraître en public, à sortir vraiment de l’incognito. Après le commencement, le Baptême, quelque chose déclenche pour de bon sa mission, et cela nous est très clairement indiqué au tout début de l’Évangile que nous venons d’entendre. Ce quelque chose, c’est l’arrestation de Jean. « Ayant appris que Jean avait été livré [c’est-à-dire emprisonné par Hérode], Jésus remonta vers la Galilée », la terre des nations, le pays de mission. Il va à Capharnaüm, dans ce capharnaüm qu’est le monde, et de là il rayonne dans les quatre directions prophétisées par Isaïe  : Zabulon au nord, Nephtali au sud, la route de la mer à l’ouest, la Transjordanie à l’est. Il prêche, il guérit, il s’expose. Et c’est alors qu’a lieu l’appel décisif des premiers apôtres, qui ne seront plus seulement des disciples, des auditeurs, mais des coopérateurs actifs, des pêcheurs d’hommes. Pourquoi l’arrestation de Jean a-t-elle eu sur Jésus cet effet déclencheur ? Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le lien entre Jean et Jésus, mais je crois qu’il y a un motif essentiel, que nous pouvons comprendre et qui nous concerne tous. Jean était le Précurseur, le Préparateur, le signe avant-coureur, « la lampe qui brûle et qui luit », dit Jésus, sous-entendu  : dans la nuit, avant que le matin se lève. Jean était donc très important, mais pour un temps. Et voilà que la lampe s’éteint, voilà que le précurseur achève sa course. C’est le signal qui touche Jésus. Dans une course de relais, quand un coureur arrive au bout de son parcours, il ralentit et même s’arrête. Mais pour celui à qui il a passé le témoin (le témoin, quel beau mot !), c’est évidemment le moment de démarrer et de foncer. Ainsi Jésus comprend que si Jean diminue, c’est à lui de grandir, à lui de devenir Témoin. Si celui qui était la voix clamant dans le désert se tait, alors qui va parler, qui va crier aux hommes que Dieu est vivant ? Qui va entraîner les hommes dans une nouveauté de vie ? Jean est enchaîné, Jésus se lève. La voix se tait, le Verbe parle. Jean est livré, Jésus est délivré de toute retenue, de toute réserve. Un soldat est tombé, un autre prend le commandement. Les forces du mal se déchaînent, mais un homme de bien, un homme de Dieu répond présent, et cet homme est le fils de Dieu lui-même. Et avec lui, illico, quatre hommes pour l’assister. C’est un commando, une force spéciale, une équipe d’intervention d’urgence. Jésus veut des pompiers pour entrer avec lui dans le brasier du monde et sortir les gens de l’incendie. Car il y a urgence, frères et sœurs, hier comme aujourd’hui. Cette expérience de déclenchement, il y a un moment où chacun de nous peut la faire. En voyant de grands témoins nous quitter, en voyant s’éteindre des gens qui nous ont un jour passé le témoin. En voyant l’incendie de la violence se propager, et les forces du mal s’abattre sur les pauvres et les persécuter. En voyant que les peuples, et aussi le nôtre, ne savent plus trop vers qui se tourner. En voyant non seulement que l’Église est attaquée et fragile, mais qu’elle est divisée, comme saint Paul s’en plaint dans son épître. En constatant que les chrétiens se font parfois du mal à eux-mêmes, par leurs étroitesses et leurs préjugés. En se disant tout à coup  : mais si je ne m’y mets pas, qui va le faire ? Si je me tais, qui va parler ? Certes nous les avons entendus cent fois, ces appels à faire, à donner, à nous donner. Et nous avons déjà commencé à le faire. Nous sommes des fidèles, des baptisés. Mais après le commencement, il peut y avoir en nous le déclenchement, le déclic. En Jésus lui-même, après son baptême, l’arrestation de Jean que Jésus aimait, cette arrestation totalement injuste et inique, provoque comme un sursaut. Alors l’eau du Jourdain devient en lui une eau de vie, une eau de feu, une eau d’Esprit. Eh bien voyez-vous, pour nous aussi peut-être, c’est une injustice flagrante, c’est une violence de trop, c’est la souffrance de quelqu’un ou de quelques-uns, c’est une situation de manque et de besoin qui va nous transpercer le cœur et nous mettre soudain en mouvement. « L’amour du Christ nous presse », disait saint Paul, qui parle de la « détresse présente ». Ce n’était pas du pessimisme, ce n’était pas une manière sombre de voir le monde. C’était simplement la conviction intime et brûlante que Dieu avait besoin de lui maintenant, de lui personnellement. Pas forcément pour partir au bout du monde, mais pour être témoin dans ma ville, dans mon capharnaüm. Et déjà pour n’alimenter aucune division dans l’Église. Alors si c’est le moment, si c’est votre moment, frères et sœurs, levez-vous et suivez Jésus sans attendre. Prêtez-lui vos mains, vos corps, vos cœurs. Certes nous sommes peu nombreux, nous sommes peu de chose, nous sommes des « pécheurs » dans tous les sens du terme. Mais Jésus nous appelle. Et quand nos frères aînés nous quittent, eux que nous aimons et que nous admirons, alors prenons leur suite. S’ils arrivent en bout de course, c’est pour nous passer le « témoin ». Ne le laissons pas tomber à terre. Soyons les témoins dont le monde a besoin.