Homélie du 4e DC - 18 mars 2007

L’aveugle né

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[|I|]

Au bord du chemin un aveugle. Un bruit de pas et des paroles lui signale le passage d’un groupe d’hommes devant lui. D’après leurs propos, cela doit être un Rabbi accompagné de ses disciples. Tiens! les pas se rapprochent et maintenant s’arrêtent. A tout hasard l’aveugle tend le bras. Va-t-il entendre une petite pièce tinter dans sa sébile? Non rien. Par contre on parle de lui. Une voix bien particulière se détache des autres: ce doit être le Rabbi. Tout de suite cette voix lui plaît. Elle lui inspire confiance, d’autant que cette voix tient des propos rassurant sur son compte: ni lui ni ses parents ne sont responsables de son infirmité. Mais ce qu’il dit ensuite lui paraît vraiment étrange: il dit qu’il est la lumière du monde. Ah oui, ce doit être ce Jésus qui tient, paraît-il, des propos de ce genre. Lumière du monde? Il ne comprend pas. Mais comme ce doit être bon de voir la lumière.

Tiens un bruit de pas s’approche. Eh! mais qu’est-ce qu’ils font? On lui met quelque chose de désagréable, de gluant sur les yeux. Il s’apprête à protester, mais la voix de Jésus l’en dissuade tout de suite par une courte phrase, un ordre sans explication – la première parole qu’il daigne lui adresser&nbsp-: «Va te laver à la piscine de Siloé». Se laver pourquoi? Il ne sait pas. Il ne sait même pas pourquoi il obéit. Mais comment résister à cette voix? De son pas incertain il s’y rend: il obéit, si on ose dire, aveuglément. Il se lave et il voit…

[|II|]

Qui pourrait décrire cette soudaine irruption de sensations parfaitement inconnues? Le plus étonnant, c’était peut-être cela: ces sensations nouvelles n’abolissent pas les anciennes, mais elles les éclairent, elles les expliquent. L’aveugle guéri entend bien les mêmes sons qu’autrefois, mais maintenant il comprend par exemple que si Mardochée, son voisin «parle comme fa biffarement» c’est qu’il lui manque des dents! Et cette sensation de fraîcheur inexplicable qui le saisissait toujours à quelque pas de là: mais elle provient de l’ombre bienfaisante de cet arbre qu’il voit! Parce qu’il voit, tant d’énigmes posées par ce qu’il touchait, par ce qu’il sentait, par ce qu’il entendait commencent à trouver leur résolution. Parce qu’il voit, tout prend place dans un unique tableau d’ensemble avec ses formes, son relief, ses couleurs.

Et vous pièges perfides sur les routes de l’existence ordinaire: trous hypocrites de la chaussée trop tard perçus, méchantes pierres, obstacles en tout genre sur lesquels on buttait: désormais vous ne l’attraperez plus car il les verra venir de loin. Et ces délicieuses odeurs de figues qui le mettaient en appétit, véritable supplice de Tantale. D’habitude, il était obligé de se mettre à quatre patte pour tâcher d’en attraper une, bien souvent pourrie du reste. Maintenant un simple coup d’œil lui permet de repérer les meilleures: maintenant, il lui suffit de tendre la main, et l’affaire était dans le sac. Voir c’est également cela: non seulement déjouer les pièges de l’existence, mais aussi reconnaître de loin ce qui est bon pour pouvoir y diriger ses pas.

Et tout cela, le nouveau voyant le découvre tout simplement parce qu’il a cru en la parole de Jésus et parce que, sur son ordre, il s’était lavé à la piscine de Siloé. Parce qu’il a cru, il voit; et parce qu’il voit, les mystères de sa vie quotidienne commencent à s’éclairer, les dangers sont débusqués, et ce qui rend la vie plus agréable est nettement identifié. L’aveugle découvrait progressivement ainsi les grandes lois de l’alchimie de la foi. La première loi de cette alchimie est la suivante: la parole de Dieu que l’on reçoit et à laquelle on obéit dans la foi produit de la lumière qui permet de voir ce qu’on ignorait. Autrement dit, et plus simplement, il faut croire pour voir.

[|III|]

Mais qu’est-ce que la foi chrétienne nous permet de voir alors? Dieu? Pas plus que les autres, nous ne voyons son visage. Des faits nouveaux? Du nouveau que l’on constate sensiblement, non. Mais parce que nous croyons, ce qui importe vraiment à notre existence apparaît sous sa vraie lumière. La lumière de la foi, jointe à ce que l’on constate comme les autres hommes, nous permet de constituer un tableau d’ensemble ou tout peut prendre sa vraie signification.

– Énigme de l’homme: l’être humain est-il pur résultat des hasards de la génétique? Non mais une créature que Dieu a fait à son image parce qu’il avait envie de créer quelque chose de très bon avec qui parler. L’homme une passion inutile? Non mais un être qui gâche à coup sûr sa vie s’il n’aime pas passionnément son Dieu et son prochain. L’homme, une valeur marchande, un bien de consommation? Non, mais un être dont Dieu a payé le rachat au prix de son sang.

– Et l’énigme de la vie? Est-elle un jardin dont il faut piller sauvagement tous les fruits tant qu’on est jeune? Un terrain de combat où chacun cherche à dominer les autres, en attendant une vieillesse impuissante dont l’euthanasie le délivrera? Non, mais cette aventure parfois merveilleuse, parfois terrible, mais toujours belle lorsqu’à l’école du Christ on apprend progressivement ce que veut dire aimer.

– Énigme de la mort: le trou noir du néant qui engloutit ceux qui nous sont chers avant de nous avaler nous-mêmes un peu plus tard? Non, mais un rude passage où le Christ nous a précédé en éclaireur pour nous conduire au Père.

D’où la seconde loi de la foi. Elle n’est jamais qu’une application particulière de la photosynthèse qui régit le monde végétal. On pourrait l’énoncer ainsi: qu’il s’agisse de l’homme ou du moindre brin d’herbe, le vivant ne peut transformer les éléments nutritifs de la terre en sa propre substance que moyennant l’énergie qu’il tire de la lumière venue du ciel. Plus simplement dit: l’existence humaine tirera d’autant mieux parti de la terre qu’elle se tourne vers la lumière qui vient du ciel.

Tout cela est vrai, et pourtant ce n’est pas encore le dernier mot de la foi. Ses yeux tout neufs lui avaient permis de découvrir à quel point c’était si bon de voir grâce à la lumière. Mais au terme de sa confrontation avec les pharisiens, il comprenait maintenant que voir la lumière elle-même ce devait être encore plus délicieux. « Et qui est-t-elle cette lumière, Seigneur, pour que je la voie? ». « Eh bien tu l’as vue, c’est celui qui te parle ». Alors il l’adora. Car le fin mot de l’alchimie de la foi est contenu sous cette troisième loi: la loi de l’adoration, cas particulier du principe: toute lumière attire irrésistiblement vers sa source celui qui la reçoit.