Homélie du 4e DP - 7 mai 2006

Le bon berger

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Ce n'est pas un hasard si Dieu a jeté son dévolu sur un peuple de bergers pour en faire son troupeau. Dieu, en effet, est berger dans l'âme. Berger dans l'âme? Disons plutôt il a dû se résoudre à le devenir. Car au départ, Dieu se voyait plutôt jardinier. Seulement voilà: l'humanité à la suite d'Adam s'est exilée du jardin que Dieu avait tout spécialement cultivé pour elle. Depuis lors, l'humanité dispersée mène une pauvre existence nomade à la recherche d'une pitance maigre et décevante. Alors Dieu a dû se reconvertir. Il ne pouvait pas se résoudre à abandonner l'humanité à son triste sort. Il s'est donc résolu à la suive dans son exil pour tenter de la rassembler et la conduire vers les gras pâturages de la vie éternelle. Bref, de jardinier qu'il était, il a bien fallu que Dieu se fît berger. Et s'il a choisi Israël, c'est précisément parce qu'un peuple de bergers avait plus de chances de comprendre ce que Dieu attendait de lui. Un peuple qui comptait parmi ses ancêtres des pasteurs aussi illustres qu'Abraham, Isaac et Jacob ne pourrait qu'être attiré par la perspective de plantureux pâturages. Pourtant les quarante années de transhumance de l'Égypte aux pâturages de la Terre promise ont bien montré que l'humanité était un troupeau décidément bien difficile à mener. Difficile à mener, d'abord, parce que comme les brebis, les êtres humains ont tendance à ne vivre que dans l'immédiat. - Vous cherchez à faire avancer les brebis jusqu'aux vertes prairies? Mais c'est qu'elles ne l'entendent pas ainsi! Pourquoi devraient-elles changer d'endroit ? Elles trouvent que les maigres touffes d'herbes sèches qu'elles rencontrent en chemin leur suffisent. Sans compter les brebis aventurières: il y en a toujours qui pensent avoir repéré le bon coin, et les voilà qui s'écartent du troupeau et finissent par s'égarer, au risque de devenir la proie des loups ou de quelque ours slovène des Pyrénées. - Ainsi en va-t-il pour l'humanité. Dieu parle aux hommes des pâturages de la vie éternelle? Croyez-vous que ça les rende enthousiastes? Elles vous diront au contraire que la vie éternelle c'est bien loin. Sans doute, les plus fines d'entre elles reconnaissent que les nourritures terrestres, cela ne rassasie pas vraiment, que c'est parfois indigeste. Mais enfin ces nourritures terrestres comportent au moins l'immense avantage d'être à la portée de museau. Bref, les hommes ont tout simplement peur de lâcher la proie pour l'ombre. Mais il y a une seconde difficulté: - comme la brebis - l'être humain est un animal particulièrement craintif et méfiant. - Une brebis, cela ne se laisse pas facilement approcher: vous faites un pas vers elle et aussitôt, elle se met à fuir. Crainte d'être tondue ou de finir en méchoui? En tous cas, elle fuit parce que vous n'êtes pas de sa race. - Et c'est bien ce qui s'est passé lorsque Dieu a essayé de s'approcher d'Adam après la chute. Adam, qui avait perdu ce qui en lui était de la race de Dieu, ne songeait plus qu'à se cacher à l'approche de Dieu. Pas facile dans ces conditions de rassembler le troupeau de l'humanité. Il en va des hommes comme des brebis: ils ne consentent à suivre qu'un être de leur race. Alors comment faire? Dans un premier temps, Dieu a recouru à une astuce bien connue des bergers. - Les brebis sont par nature grégaires. Elles sont même particulièrement suivistes. Or il se trouve toujours parmi elles une brebis meneuse que les autres suivront infailliblement où qu'elle aille, fût-ce dans un précipice. Et ce chenapan de Panurge en savait quelque chose! Le premier souci d'un berger sera donc d'identifier la brebis meneuse en question afin de s'en rendre le maître. Une fois celle-ci conquise, le reste du troupeau la suivra docilement. - «Une brebis ne consent à suivre qu'une autre brebis? Qu'à cela ne tienne, s'est dit Dieu, cherchons des brebis meneuses du troupeau d'Israël: nous en ferons leurs bergers». Ainsi a-t-il choisi les patriarches, mais aussi David qu'il a désigné, comme par un fait exprès, alors qu'il gardait le troupeau de son père. Une telle stratégie, pourtant, n'était pas sans risque: aussitôt promue berger, la brebis humaine peut profiter de la situation pour se transformer en prédatrice de ses congénères. David, le bon roi David lui-même n'y a pas résisté, lui qui a dérobé Bethsabée, l'unique brebis, de ce pauvre Urie son mari. Aussi faire d'une brebis un berger n'était qu'une solution d'attente, et Dieu le savait bien, lui qui préparait de longue main un projet pastoral autrement plus ambitieux. Alors Dieu s'est dit: «puisqu'il est entendu que le troupeau humain ne consentira à suivre qu'un être de sa race, eh bien pour les conduire vers les bons pâturages, moi le berger je vais devenir l'un d'eux: je vais me faire agneau». Un agneau, notez-le bien, et non pas une brebis, ou un mouton, ou un bélier. Mais un agneau. Pourquoi un agneau? C'est que l'agneau, non seulement est de la race des brebis, mais se caractérise par l'innocence et la douceur. Les brebis qui craignent toujours les meneuses prédatrices savent bien qu'on n'a rien à craindre d'un agneau. «Celui-là au moins, se disent-elles, il ne va pas chercher à nous tondre». «Doux et humble de cœur», l'agneau est le mieux placé pour s'approcher des brebis sans risquer de les effaroucher: c'est pourquoi spontanément, il leur inspire confiance. Ensuite parce que le fragile agneau semble cumuler toute la faiblesse, toute la vulnérabilité de l'espèce ovine. En se faisant agneau, le Fils a fait l'expérience de la faim, de la peur de la mort; il sait ce que c'est qu'être trahi ou être abandonné des siens, il sait bien, pour l'avoir lui-même éprouvé combien il peut être rude le chemin qui conduit vers le Père. Aussi quand l'agneau parle aux brebis: «elles reconnaissent sa voix»; elles l'écoutent car elles sentent bien qu'il les connaît, qu'il les comprend de l'intérieur. Alors quand une brebis entend la voix de l'agneau qui «l'appelle par son nom», que voulez-vous, elle le suit! La brebis le suit d'autant plus volontiers que sa douceur, son innocence, sa faiblesse même ne peut que les attendrir et susciter leur tendresse maternelle. Car c'est comme cela qu'il les conduit : par les sentiments qu'il suscite en elles. Même les vieilles brebis acariâtres, même les béliers les plus belliqueux se laissent attendrir par lui quand ils daignent le regarder. Vous trouverez peut-être ce tableau pastoral d'une consternante mièvrerie? Attendez la suite. En voyant ce tendre agneau venir, si hardi, purifier l'eau trouble de son breuvage, la bête, qui cherchait l'aventure, croyait n'en faire qu'une bouchée. Mal lui en a pris: il lui a fallu dégorger non seulement l'agneau mais encore toutes les victimes qu'il avait englouti dans ses entrailles infernales. Car cet agneau comme un lion lui avait dévoré les entrailles. C'est alors que les brebis ont reconnu en lui le bon pasteur, car non seulement comme un agneau il donnait sa vie pour elle, mais il se montrait fort comme un lion pour les défendre contre l'adversaire... L'agneau berger? Vous croyez que je fabule? Alors lisez l'apocalypse: «l'agneau qui se tient au milieu du trône sera leur pasteur et il les conduira aux sources des eaux de la vie.»