Homélie du (30 août 2009)

Le choix de Dieu

par

fr. Henry Donneaud

Une plainte arrive souvent aux oreilles des prédicateurs: «Vos homélies sont compliquées; elles exigent trop d’effort intellectuel. Soyez donc plus simple. Parlez-nous directement au cœur; évitez les raisonnements subtils et sinueux». Soit! Mais voilà qu’aujourd’hui, c’est Jésus lui-même qui nous provoque à la réflexion: «Vous aussi, êtes-vous à ce point sans intelligence? Ne comprenez-vous pas?» (Mc 7, 18) Son propos, de fait, loin de tout simplisme, exige un sérieux effort d’intelligence. A nous contenter du moindre effort intellectuel, nous risquons de passer à côté de l’essentiel. De quoi s’agit-il?

Au début, tout va bien. Aux pharisiens qui reprochent à ses disciples de violer la tradition en ne se lavant pas rituellement les mains avant le repas, Jésus rétorque que de telles pratiques ne relèvent pas de la Parole de Dieu, mais seulement de doctrines humaines. Nulle part, en effet, la loi de Moïse ne dicte de telles exigences. C’est les hommes qui ont peu à peu inventé ces pratiques rituelles et qui les font maintenant passer pour des commandements divins. Supercherie, donc, qui affuble de l’autorité divine ce qui n’est qu’obsession et rétrécissement trop humain de la volonté de Dieu: Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes (Mc 7, 8). Aujourd’hui encore, à l’école de Jésus, il nous est bon de purifier sans cesse le contenu de notre foi, d’en expurger ce que de prétendues traditions ne cessent d’y accumuler, et de revenir à l’authentique Parole de Dieu telle que l’Église l’enseigne vraiment. Discernement salutaire dont les chrétiens ne sauraient pas plus se dispenser que les pharisiens, afin de ne pas faire dire à Dieu ce qu’il n’a pas dit. Voilà qui est clair.

L’affaire se corse lorsque Jésus, rentré à la maison, évoque devant ses disciples le sens profond de son message, un sens tellement nouveau qu’il ne fait que le suggérer de façon énigmatique, laissant à l’évangéliste et à nous-même, si nous savons ouvrir nos oreilles, le soin de l’expliciter: «Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui pénètre du dehors dans l’homme ne peut le rendre impur, parce que cela ne pénètre pas dans le cœur, mais dans le ventre, puis s’en va au lieu d’aisance» (ainsi il déclarait purs tous les aliments) (Mc 7, 18-19). Qu’y a-t-il donc là à comprendre de si énigmatique? Tout simplement que Jésus ne s’en prend pas seulement à certaines règles pharisiennes de pureté rituelle comme les lavages de mains ou de cruches, mais à la Parole même de Dieu, à la loi révélée par Dieu à Moïse. En effet, par la bouche de Moïse, c’est Dieu lui-même qui avait interdit aux Israélites de consommer certains aliments réputés impurs comme le porc. Or voilà que Jésus annule ces préceptes alimentaires de la loi de Moïse. Et en écartant tel ou tel des commandements divins, n’est-ce pas toute la loi de Dieu qu’il ébranle? Cette loi qui était pour les auditeurs de Jésus et qui reste pour nous encore Parole de Dieu? Le problème est sérieux. Et pas seulement pour les pharisiens indignés ou pour les disciples stupéfiés. Pour nous aussi, si du moins nous continuons de prendre au sérieux l’autorité unique et inviolable de la Parole de Dieu, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper.

Comment Dieu pourrait-il abolir une Parole qu’il a lui-même prononcée, une loi qu’il a lui-même édictée?

Pourquoi Dieu a-t-il lui-même prescrit des règles de pureté légale que Jésus est venu abolir? N’allons pas trop vite nous réfugier dans un discours facile et d’ailleurs dangereusement hérétique: «l’Ancien Testament ne nous concerne plus; Jésus l’a aboli; contentons-nous du Nouveau.» Non, l’Ancien Testament n’est pas aboli. Comme le Nouveau, à la lumière du Nouveau, il reste pour nous, chrétiens, Parole de Dieu, parole de vie, vérité de Dieu.
Si donc Jésus n’est pas venu abolir mais accomplir la loi, s’il accomplit la loi en la dépassant mais sans l’abolir, quelle est donc l’authentique signification qui se cachait sous les règles extérieures de pureté légale prescrite par la loi? Quelle était la vérité divine et spirituelle dissimulée sous l’apparence de préceptes extérieurs que Jésus a bel et bien aboli pour mieux dévoiler et accomplir le cœur de la loi?

Les préceptes de pureté rituelle de la loi visaient à inscrire dans la chair du Peuple de Dieu, dans sa vie la plus profonde et ordinaire, au cœur de sa vie, la réalité de l’Alliance avec Dieu, la réalité du choix de Dieu: le choix que Dieu a fait de son peuple et le choix que le peuple doit faire en faveur de son Dieu, en rupture avec tous les faux dieux. Pour marquer cette rupture avec le monde païen, avec le monde qui ignore Dieu et refuse la communion avec lui, la loi commande toutes sortes de séparations concrètes, sensées symboliser la séparation radicale d’avec le monde de la mort et des idoles. Elle commande la mise à part de ce qui est sacré, symbole de communion avec Dieu. Elle veut ainsi marquer la singularité de la vocation du peuple de Dieu, consacré au milieu des nations pour rendre un culte au seul véritable Dieu et entrer en communion avec lui. Elle veut manifester symboliquement la proximité de Dieu, et, en retour, la proximité du peuple avec son Dieu, le choix que fait le peuple de son Dieu, le seul vrai Dieu.

Certes, Israël n’a jamais cru que toute la loi résidait dans la pureté extérieure, dans les séparations matérielles. Les prophètes et les sages rappelaient sans cesse, au long des siècles, que la seule pureté véritable est celle du cœur, non celle des lèvres et des mains. Ainsi Isaïe cité aujourd’hui-même par Jésus: Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi (Is 29, 13).
Mais malgré ce danger évident du formalisme extérieur, jamais un seul membre du Peuple, même le plus audacieux des prophètes, n’a imaginé remettre en cause la valeur des lois de pureté légale, si extérieures fussent-elles, car la Parole de Dieu demeure pour toujours.
Le danger était précisément que les préceptes extérieurs se retournent contre les préceptes intérieurs, contre les préceptes vraiment moraux, ceux de l’amour de Dieu et du prochain, jusqu’à les annuler. C’est précisément cette dérive concrète que dénonce Jésus, à la suite des Prophètes: Vous annulez la Parole de Dieu par la tradition que vous vous êtes transmise (Mc 7, 13). Chez les pharisiens, les règles de pureté légale et de séparation extérieure finissent par se retourner contre le commandement de l’amour du prochain: refus de venir en aide au pêcheur et au publicain, refus de fréquenter et accueillir l’étranger, même et surtout lorsqu’il est blessé ou malade. Les préceptes extérieurs se retournent même contre le commandement suprême de l’amour de Dieu, en favorisant le sentiment d’une justice et d’un salut mérité par le respect de la loi, non donné gratuitement par Dieu.
De sorte que cette séparation d’avec le monde dont le motif était de rapprocher de Dieu aboutit au contraire à éloigner de Dieu: leur cœur est loin de moi (Is 29, 13 / Mc 7, 6). Autrement dit, l’exigence du choix de Dieu risque de se transformer en rupture avec Dieu, en refus de Dieu. Les lois de pureté rituelle risquent de masquer le véritable lieu de la rupture avec le monde, le lieu du véritable choix de Dieu, car ce lieu, c’est le cœur de l’homme, le cœur de chaque homme.

C’est précisément ce lieu du véritable combat, de la véritable rupture, du véritable choix de Dieu que vient nous révéler Jésus: C’est du dedans, du cœur des hommes que sortent les desseins pervers. (Mc 7, 21).

Mais attention, frères et sœurs, ne nous illusionnons pas. N’allons pas croire qu’il nous suffit d’être libérés des préceptes extérieurs, des rites et des règles de pureté légale pour pouvoir nous concentrer sur le lieu du combat authentique. Comme si nous pouvions par nous-même mener le vrai combat en faveur de l’amour de Dieu et du prochain. N’allons pas croire que nous puissions par nous-même nous rapprocher plus facilement du Dieu et du prochain une fois que nous aurons été libérés de tout l’attirail des préceptes extérieurs. Nous risquons au contraire de tomber plus bas encore, bien plus bas que les pharisiens. Ne méprisons pas trop vite la pédagogie qui soutenait une loi certes maintenant dépassée par Jésus.
Car si Jésus nous révèle le lieu authentique du combat, le lieu de la vraie pureté, le lieu de la proximité véritable avec Dieu, le cœur de l’homme, c’est que lui seul, Jésus, a pu y accéder, lui seul a pu y pénétrer en vainqueur pour le transformer, le purifier et le guérir; lui seul peut, par sa passion victorieuse, peut maintenant y opérer la purification que tous les sacrifices et rituels de séparation étaient impuissants à réaliser. Tel est le sens de sa mission reçue du Père, le sens de sa venue parmi nous, le sens de cette proximité radicale avec nous qu’il a réalisée en prenant notre chair pour vivre avec nous. Rompre les barrières de la pureté légale n’aurait d’aucune façon permis à l’homme de se rapprocher de Dieu si Dieu n’était venu lui-même mener le combat de la pureté en nous, en nos cœurs, dans un cœur d’homme; si Dieu n’était venu réaliser lui-même, en une chair humaine offerte en sacrifice volontaire, le choix radical et définitif de Dieu, le choix radical et définitif de l’amour. Prétendre transformer notre vie par nous-même, prétendre la séparer radicalement et efficacement du péché par nous même, c’est céder à l’illusion de l’orgueil humain, c’est nous vouer à l’échec, et finalement tomber plus bas que les pharisiens. Car si le mal sort du cœur de l’homme, c’est que précisément le cœur de l’homme est malade, radicalement malade, incapable de se guérir par lui-même. Seul le Christ, en obéissant radicalement à son Père et en aimant tous les hommes jusqu’à offrir sa vie pour eux sur la croix, a pu transformer le cœur humain, lui réapprendre à aimer vraiment.

De sorte que si la loi s’est trouvée relativisée et partiellement abolie en certains de ses préceptes extérieurs, c’est la foi au Christ qui a désormais pris sa place; c’est la foi au Christ qui rend possible en nous le choix radical de Dieu et du prochain. Sans le Christ, sans la foi en lui, il est absolument impossible de nous rapprocher de Dieu, de le choisir radicalement, du fond d’un cœur qui resterait fermé sur lui et incapable par lui-même de s’ouvrir radicalement à Dieu. Sans la conversion du cœur opérée en nous par l’Esprit Saint qui nous unit au Christ, nous restons moins capables encore que les juifs de l’ancienne alliance de nous rapprocher de Dieu et de la perfection de notre vocation.

Ce n’est pas seulement en rentrant en lui-même, en son cœur, que l’homme peut vraiment se séparer du péché et rompre avec le mal. C’est en s’ouvrant au Christ, seul vainqueur du mal dans le cœur de l’homme. Oui, le Christ nous a libéré des préceptes charnels de la loi afin que lui-même puisse mener en nos cœurs, par la foi, le combat de la séparation avec le péché que la loi s’efforçait en vain de symboliser. Lui seul a été capable de créer un homme nouveau, un cœur nouveau capable d’une vraie communion avec Dieu et avec tous les hommes. Il a détruit le mur de la séparation, il a supprimé en sa chair la haine, cette loi des préceptes avec ses ordonnances, il a vraiment rapproché les hommes de Dieu et les hommes les uns des autres; des deux, Israël et les païens, il a crée en sa chair un seul homme nouveau, faisant la paix par le sang de sa croix (Eph 2, 14-16).

Mais précisément sans Jésus, sans la foi en lui, en rupture avec la foi, nous serons plus loin encore que le Peuple de la première alliance avec la loi. Car c’est la foi qui nous permet d’inscrire au cœur de notre vie, de réaliser effectivement en nos cœurs la radicalité du choix de Dieu, du choix de l’amour. Le chrétien, libéré des préceptes extérieurs, ne peut pas, ne doit pas être moins radical, moins entier, moins absolu dans sa séparation du péché, dans son choix de Dieu. Si les pharisiens étaient guettés par le risque de la séparation, le chrétien dont la foi s’assoupit est guetté, lui, par le risque non moins grand de la tiédeur, de la médiocrité, de l’enfermement en lui-même, et donc de l’éloignement de Dieu et du prochain. Sans le Christ vivant par la foi, le combat de la vie ne peut être gagné, malgré toutes les illusions que le monde ambiant, le monde des idoles ne cesse de faire miroiter à nos yeux toujours fragiles.

Soyons donc intelligents, comprenons où se trouve le lieu du combat véritable, au fond de notre cœur. Comprenons surtout quel est le seul moyen, pour nous, de laisser s’opérer la guérison de notre cœur; comprenons que sans la foi au Christ, sans une foi vivante, le combat de la vie est perdu d’avance. Car laissé seul, enfermé sur lui-même, l’homme est voué à échouer. Comprenons que le choix radical de Dieu, inscrit au plus profond de notre être et au cœur de toute notre vie par une foi vivante et fervente, est le seul chemin pour mener et gagner le combat de l’amour. Choisir radicalement Dieu dans la prière, dans l’écoute de sa parole, dans l’Eucharistie reçue fidèlement chaque semaine, dans l’accueil de sa miséricorde par le sacrement du pardon, dans la communion fraternelle et l’accueil du pauvre. Ne nous contentons pas de la facilité d’avoir été libérés des préceptes extérieurs de la loi. Assumons le combat intérieur d’une foi qui doit se faire toujours plus ardente pour que Jésus prenne en nous non pas une place, une certaine place, mais toute la place, afin que lui, et lui seul, nous associe à un amour enfin libéré de nos étroitesses, enfin rendu à la plénitude de sa destination divine, la pleine communion avec Dieu, la pleine ouverture à tous nos frères.

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